Le premier référendum, ce moment où le Pays s’est révélé

Le 4 novembre 2018, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie a surpris le monde entier. Tout était bien préparé, la presse, les forces armées, le discours du président. Mais il y a eu un imprévu : la mobilisation massive du peuple.

Bande son : Peter Tosh – Equal Rights

1998, signature de l’Accord de Nouméa, je m’en souviens comme si c’était hier. J’avais 13 ans, je connaissais bien peu de choses sur le Pays et son Histoire. 
Avec mes amis, on en discutait : « Ah t’as vu, ils vont poser la question : êtes-vous pour ou contre l’indépendance ? »« Ah ben non finalement, ils ont dit : on en reparle dans 20 ans »
20 ans… En 1998, cela me paraissait tellement loin, futuriste, avec des voitures volantes et tout. 2018, on y est et on parle plutôt de voitures volées. Oups. 
Je ne comprenais pas grand-chose à l’époque des enjeux du référendum d’autodétermination. Pourtant, du haut de mes 13 ans, je pris conscience de l’importante responsabilité qui sera mienne lorsque ce rendez-vous de l’Histoire se présentera. 

(AP Photo/Mathurin Derel)

Arrivée devant les grilles de mon bureau de vote, anciennement mon école primaire, je frissonne légèrement au souvenir de ces années difficiles dans cet établissement des quartiers Sud de Nouméa.
Pendant toute ma scolarité, j’ai ressenti un malaise en moi, sans avoir les mots pour le décrire. À l’école, la maîtresse ne s’intéressait pas beaucoup aux enfants Kanak, alors qu’ils n’étaient pas nombreux. Au collège, quand il se passait quelque chose, c’était toujours les Kanak qu’on accusait en premier lieu. J’ai vu des garçons pleurer, éprouvés de clamer leur innocence face à l’adulte pétri de certitudes. Cela ne choquait personne, et bien vite je compris que je pourrais bénéficier de mon « privilège » jusqu’à la fin de ma vie si je voulais. Mais je n’ai pas pu. Les mots pour qualifier cela, je les ai trouvés plus tard, en m’investissant dans le travail social et le milieu associatif : racisme, discrimination, systémique, colonialisme, souffrance.

J’entre dans le bureau de vote, il n’y a personne à part quelques vieilles bourgeoises qui me dévisagent. Une fois dans l’isoloir, je vérifie 40 000 fois que j’ai bien mis le « Oui » dans l’enveloppe estampillée République française. Je jette un œil dans la poubelle, sans surprise, beaucoup de « Oui » mais tiens quelques « Non »… Je réalise que je tremble, un peu sonnée d’être enfin arrivée à ce rendez-vous de l’Histoire. Me viennent à l’esprit des images de la poignée de mains, le doux visage paisible de Jean-Marie Tjibaou, qui paiera de sa vie quelques mois plus tard cette lourde responsabilité… Lui, et tant d’autres, dont l’Histoire reste encore à raconter. 
Le drame d’Ouvéa, je ne l’ai pas appris à l’école, c’est mon père qui me l’a raconté quand j’avais 15 ans. C’était sur la route à horaires de Thio, je m’en souviens très bien, mon père avait pris un ton très grave quand il m’a dit cette parole fondatrice pour l’adulte en devenir que j’étais : « C’est un sujet qui est sensible pour les deux côtés ».
Les sombres pages de l’Histoire calédonienne, je les ai découvertes par mes propres recherches. Chaque fois, c’est un coup dur, la douleur de découvrir ce qui a pu se passer ici, la culpabilité de ne l’apprendre que maintenant, la colère… Les émotions me submergent, mais je continue parce que je n’ai pas peur de la vérité : notre système arrive en bout de course, il est temps de le changer.

Seule dans l’isoloir, c’est aussi face à la moi de 13 ans que j’avais rendez-vous. À travers mon propre parcours, j’ai découvert beaucoup de choses dans notre Histoire qui font mal. Je me suis remémorée plusieurs épisodes d’injustice sociale vécues directement ou indirectement. Qui dit génération Matignon dit génération Lafleur et ce dont personne ne parle, c’est justement de son léger parfum de régime dictatorial, ces maisons brûlées, milices, tabassages et autres règlements de comptes bancaires. C’est comme ça qu’au moment de partir voter, j’ai retiré mon bracelet Kanaky. Au dernier moment, j’ai eu peur de croiser des mecs de la droite locale dans mon quartier d’origine.

Le 4 novembre 2018, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie a surpris le monde entier

Z’avaient tout bien préparé, les journaliss, les Forces armées, le discours du Président, le Premier Miniss mais il y avait une chose qu’ils n’avaient pas prévue : la mobilisation massive du peuple aux urnes. Lui qui était resté bien silencieux, depuis tout ce temps. Parce que le peuple, il a pas que ça à faire de tenir le crachoir aux politiciens. Pendant que les uns se noient dans leurs paroles, les autres n’ont pour projet de société que de maintenir la répartition des richesses telle qu’elle est (ah ben ouais, les privilèges, on n’y renonce pas comme ça). Pendant ce temps, les femmes ont pris le drapeau et vieux et jeunes se sont parlés. Le 4 novembre 2018, ce sont toutes les générations qui se sont accompagnées aux urnes.

Calédonienne de cœur et de naissance, je souhaite un Pays porté par les valeurs de son peuple autochtone, parce qu’elles me parlent profondément. Lorsque les bulldozers éventraient les cases de la Tribu de la ville en 2012, c’est mon cœur qui était éventré également ce jour-là. J’avais l’estomac noué tellement j’avais envie de vomir devant cette abomination commise par des hommes encagoulés comme leur conscience devait l’être malheureusement. Même les hommes dans le cordon de policiers portaient sur leur visage une profonde tristesse. Je l’adorais cette tribu dans la ville. Pourtant, je ne suis pas Kanak. Mais je suis née ici et je suis fière d’avoir grandi au contact de cette force tranquille et singulière.

Tandis que je me dirigeais la peur au ventre vers mon bureau de vote, je croisais avec émotion les couleurs du Pays flottant dans le vent, les sourires joyeux et pacifiques, une grande sérénité…

Tout ira pour le mieux, nous ne ferons pas marche arrière.

AvatarEcrit par : Bitch Crew (19 Posts)


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fois. Thankiou bien !

8 Commentaires

  1. Avatar Trapard dit :

    Ah yes, j’avais lu ce texte. Il date un peu, il était sur Mediapart il y a plusieurs mois. Là on est déjà an août 2019. L’eau a coulé depuis, surtout depuis les Provinciales où on s’était rendu compte que l’accord de Nouméa avait engendré une Majorité Silencieuse qui ne se reconnaît plus dans la politique locale. Que beaucoup de non-kanaks ont voté “oui” sans forcément se reconnaître dans l’ADN, que beaucoup de Kanak ont voté “non” par choix politique ou parceque le rééquilibrage n’est pas terminé et en attendant les prochains referendums. Moi ce que j’attends c’est ce fameux bilan ou cette enquête qui devait être faite suite aux résultats des provinciales. Ça avait été annoncé sur NC Première en plein pendant le Grand Débat métropolitain et plouf…oublié.

    • Avatar Bitch Crew dit :

      Oh il est sorti sur le CdK ! Merci Boss U pour les photos d’illustration 🙂

      @Trapard : est-ce que tu parles de l’étude sur le comportement électoral ?

      • Avatar Trapard dit :

        Non, je parle du “bide” qu’ont fait les provinciales. Mais l’étude sur le comportement électoral, je sais que ça existe en Calédonie. ll y a une entreprise métropolitaine qui le fait ici par téléphone sous forme de sondages, avec d’autres thématiques comme les priorités du consommateur.

  2. Avatar BoSS U dit :

    Encore une fois, un texte très fort. Fais pas ton malin Trapard, moi aussi je l’avais lu sur Mediapart.
    J’avais même regretté que BoSS U hiberne, en le lisant car je le voyais bien sur le webzine et je n’allais pas te demander de le mettre en ligne 😆 😆 😆 😆

  3. Avatar Trapard dit :

    MPD, je voulais écrire.

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