Fuir était la seule option

Le pervers narcissique fascine, tant qu’on ne l’a pas croisé. « Étiquette fourre-tout », « expression à la mode », il symbolise surtout le résultat d’une société fondée sur le pouvoir. Si beaucoup expliquent comment les repérer et s’en protéger, il reste à dire comment s’en remettre et refaire confiance à la vie. Balance ton porc, parlons de celui qui disait aimer.

Vous voulez savoir comment aider une « victime de violences conjugales » ? Ne lui dites pas ce qu’elle aurait DÛ faire. Comment voulez-vous que ça marche ? Il le fait tous les jours, sous des prétextes bidons, pour se défouler sur elle.

Aidez-la plutôt à se reconnecter à elle-même. Aidez-la à retrouver confiance en elle. Une part d’elle sait très bien que cette histoire est une mauvaise rencontre qui a trop duré. Mais l’estime de soi est trop saccagé, la conscience et les émotions anesthésiées.

Dans le cas d’un pervers narcissique, il y a urgence. Dans l’idéal, il faudrait courir sans se retourner. Mais dans la vraie vie, les étapes de la libération sont les suivantes :

  1. Fuir
  2. Se reconstruire
  3. Se libérer

ÉTAPE N°1 : FUIR. Les mécanismes de la perversion narcissique

Quand est-ce que ça a commencé ? Impossible à dire, les mots manquent tant le trauma est profond. Cette violence qui ne dit pas son nom, ne laisse pas de traces non plus, en apparence. C’est pourtant une tentative de meurtre psychique à petit feu, qui commence par une colonisation de l’esprit. Il y entre par effraction et pousse les meubles comme s’il était chez lui.

Quand elle l’a rencontré, il l’écoutait attentivement. Elle croyait que c’était pour apprendre à la connaître. Mais non mon enfant, c’était pour mieux te cerner. Ensuite, il ne l’a plus écoutée. Elle eut beau dire, redire, reformuler, choisir un autre angle, d’autres mots, se remettre en question, ne plus rien dire, agir, partir, pleurer, crier, s’effondrer… C’était comme parler à un mur. En fait, il comprenait très bien ce qu’elle voulait dire. Il aimait juste la voir galérer. Parce que plus elle essayait, plus elle se livrait à lui.

Mais au fait, c’est quoi la perversion narcissique ?

Ici il faut imaginer ce qu’on n’imagine jamais en amour : que l’autre puisse jubiler de notre souffrance. Mais pourquoi tant de cruauté ? Parce que ça le rassure sur son propre vide intérieur. Nous avons tou.te.s en nous un vide qu’on cherche à combler toute notre vie, autour duquel on apprend finalement à danser. Celui du pervers narcissique est d’une froideur intersidérante. Voir l’autre souffrir, ça le rassure sur son cœur de pierre. C’est sûr que ça dispense de bien des complications. L’amour, c’est pour les cons en fait. Le pervers narcissique se sert ainsi chez les autres, aspire tout, le meilleur comme le pire, crache le pire pour détruire le meilleur. Les mots dans sa bouche sont des poignards dans l’âme. Même un compliment n’en est pas vraiment un. La flamme qui t’habite, celle qui fait briller tes yeux et poursuivre tes rêves, il te la viole.

Le contrôle

Peu à peu, il a tout contrôlé. Rien n’était laissé au hasard. Bien sûr, l’argent. Il fallait lui remettre tous les tickets de caisse pour qu’il remplisse son p’tit tableau Excel à la con, déduisant la moindre dépense personnelle du budget commun, même une pince à épiler. Ensuite, la température. Un jour, il décréta que « le chauffage, c’est trop cher », « 20°C, c’est très bien » et installa un thermomètre dans le salon pour pouvoir l’engueuler gratuitement. C’était pas grave si elle avait tellement froid qu’elle était en doudoune et écharpe, sous son propre toit. Peu à peu, monsieur décidait de la pluie et du beau temps, de la température et de tout ce qu’il voulait en fait. Peu à peu, pourvu qu’il contrôle son corps et son cerveau. Peu à peu, il la programmait selon ses besoins, désirs et attentes. Il la téléguidait pour qu’elle ne pense plus qu’à lui, par lui et pour lui. Et tout ça, avec le sourire bien entendu.

« … et je devrais transformer ce mop et ce seau en une vie professionnelle épanouissante et un compte bancaire, pour que tu n’aies besoin de te marier que si tu le veux vraiment »

La violence physique

Strangulations, coups de pied, coups de poing, cela n’arrive jamais tout seul. Elle ne s’en souvient pas. Elle avait le cerveau déjà bien « lavé », à grands coups de violence psychologique, celle qui est bien invisible. Quant au dernier coup de poing, alors là… Il y en a eu tellement. Le « bonus » avec le pervers narcissique, c’est qu’après l’avoir frappée, il s’effondrait en larmes sur lui-même. Pauvre homme poussé à devenir violent à cause d’elle, diablesse ! Lui qui est une si bonne personne. Le lendemain, il s’est bien remis de ses émotions. Il raconte en rigolant comme c’était drôle de voir sa tête à elle, valsant à toute vitesse contre le mur, quand il l’a frappée au visage. Ah oui, c’était drôle. Aïeuh. C’est fou comme elle ne pèse pas lourd, celle qu’il est censé aimer. Et sa vie non plus en fait. Eh oui, le pervers narcissique n’a aucun scrupule à user d’une violence inouïe pour effacer la mémoire et le sentiment de valeur chez sa victime, et ainsi renforcer sa soumission.

Le masque de la victime:
Le pervers narcissique sait tellement bien le porter qu’on dirait vraiment que c’est lui. À l’écouter, le monde entier devrait se mettre à ses pieds. Dans la réalité, il n’a aucun scrupule à remuer le couteau dans la plaie, là où ça fait bien mal, en plein dans les failles narcissiques, ébranlant durablement au passage, les assises identitaires. Stratagème de contrôle très très efficace pour les personnes empathiques dotées d’un bon syndrome du sauveur bien ancré.

La dépendance affective 

Ce jour-là, elle revenait de trois jours chez des copines. Elle s’y était réfugiée après un épisode violent. Elle avait tellement honte d’elle. Elle n’aurait jamais cru en arriver là un jour dans sa vie (et pourtant). Elle a fini par s’en vouloir (mais il faut dire qu’en matière d’autoflagellation, elle avait de bonnes prédispositions). Bref, elle n’a pas réussi à le quitter cette fois-là. Eh ouais, elle y est retournée… Elle venait de rentrer, pleurait en boule dans le lit quand il a ouvert la porte de la chambre et asséné cette phrase « Ma pauvre, t’es complètement accro ». C’est la seule chose qu’il ait dite, le jour où elle est revenue. Ce jour-là, elle sut, au fond d’elle, que la prochaine serait la bonne. La question étant : Quand ?

Walter Crane

ÉTAPE N°2 : SE RECONSTRUIRE. Les mécanismes de survie

Aujourd’hui, les souvenirs remontent par flashes, comme si elle avait été plongée dans un long sommeil pour se protéger. Quand elle l’a quitté, elle a occulté l’horreur de sa personnalité. Stratégie inconsciente de survie de sa part, mais coûteuse. Elle lui a valu le poids de la culpabilité pendant de longues années.

Aujourd’hui, elle se rappelle du moment précis où elle comprit qu’un piège s’était refermée sur elle. Elle, déjà échaudée par l’amour, croyait n’avoir mis qu’un pied dans cette histoire au début. Mais sans s’en rendre compte, elle plongea pieds et poings liés dans une longue pénitence. Elle sut alors qu’il lui faudra s’extirper seule, s’assurer qu’il ne la retiendra pas, ou pire[1]. Mais ces instants de lucidité devinrent fugaces avec le temps.

La dissociation

Miguel Navarro

Face au processus de déshumanisation qu’est la perversion narcissique, soit on meurt, soit on survit en se dissociant[2]. Elle pleurait des nuits entières sur le carrelage froid des toilettes, à en avoir peur de mourir. Puis, elle sortait au petit matin tout sourire, flânant dans la ville, rêvant en secret à une vie meilleure. Parce qu’il y avait cette petite voix intérieure, qui finissait toujours par chuchoter : « Hey, allez, debout, tu es en vie, viens… ». Elle s’accrocha à ces instants où la vie revenait en elle. Et elle eut raison, car c’est ce qui la mit en chemin vers des espaces où quelqu’un.e lui dit enfin : « CE N’EST PAS NORMAL ! »

Faire face à la réalité

FAprès la prise de conscience, commença une longue et douloureuse phase d’observation. Elle regarda la réalité de cette relation unilatérale, si pauvre et sans amour. Elle apprit à se protéger de lui, en disant le moins possible d’elle désormais (tout le contraire de ce qu’elle voulait vivre en amour). Elle eut l’impression de devenir comme lui. Et cela la poursuivra longtemps. Car il le disait toujours, c’est elle le monstre. « T’as bien de la chance d’être avec moi, aucun autre ne pourrait te supporter », même qu’il disait. C’était bien pratique de dire que c’était elle, le « problème ». Comme ça, elle croyait pouvoir améliorer la situation. Elle se remettait en question, quitte à distordre son esprit pour continuer d’accepter cette violence. Pendant ce temps, l’emprise se poursuivait.

Le plus dur, c’est de se pardonner

Si c’était à refaire, l’aurait-elle quitté plus tôt ? Elle avait 18 ans, elle était à Nouméa. Elle a grandi dans ce monde où on utilise le corps des femmes pour vendre des pneus et des machines à café. Un monde où les femmes sont à la cuisine avec les gosses, les mecs au barbecue avec les bières (et gare à celui/celle qui voudrait traverser la frontière). Un monde où sous couvert d’humour, on justifie le féminicide par « elle l’a bien cherché », « elle était infidèle », « nan mais au fond, c’est de l’amour quand même », « pis c’est vrai qu’elle était chiante ». On nous le rabâche depuis l’enfance t’façon, que les garçons méchants sont en fait secrètement amoureux de nous. Youpi.

Mais dans le fond, peu importe ce qu’en pensent les autres. Ce n’est pas ça qui la réveille la nuit. C’est cette peur de mourir qui revient.

ÉTAPE N°3 : SE LIBÉRER. Les émotions du bonheur

Quand elle l’a quitté, la sensation de liberté retrouvée fut si savoureuse, vertigineuse, devenue vitale. Jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse. Devenue guerrière pour survivre, elle aimerait déposer les armes qui jadis lui sauvèrent la vie. Mais impossible, l’armure lui colle à la peau, tant elle frissonne encore d’effroi. L’état d’alerte intérieur dure longtemps. L’instinct de survie continue de veiller, maintenant qu’elle sait combien le pire peut arriver. Il l’amène très loin dans la déconnexion, tant elle n’est pas prête à faire face à la douleur de cet ancien abus déguisé en amour. L’émotion flambe, obscurité totale, vide abyssal. La mémoire émotionnelle la submerge, sans qu’elle ne puisse mettre de mots dessus. Tels sont les stigmates qu’elle endure encore des années après. C’est chaque fois plus dur d’en revenir, les pulsions s’entremêlent, et la question demeure. Quand en aura-t-elle fini avec tout ça ? Le désespoir est profond, la colère menaçante, la tristesse douloureuse. Elle est traumatisée.

Action-réaction

Comment refaire confiance quand on a connu l’anéantissement ? Ce n’est pas tant que l’emprise de l’aut’ tête de pine perdure, c’est qu’elle a survécu mais elle ne sait pas au prix de quoi. Parfois, la nuit, elle retourne dans l’appart’ où elle vivait avec lui (sous forme de rêve hein, heureusement) à la recherche de son innocence perdue. Il faut du temps, beaucoup de temps, pour se remettre d’une rencontre pareille. C’est comme du poison. Ça fait mal une première fois quand on l’ingurgite ; une deuxième fois quand on le vomit (effet kiss pas-cool). Il faut du temps pour intégrer cette épreuve dans son chemin. Heureusement, une fois que l’on démasque le pervers narcissique, on commence à lui rendre sa folie.

Et puis une nuit, elle viendra annoncer

« Tu sais pas quoi ? Il a disparu ! »

L’amour n’a jamais cessé d’exister, contrairement à ce qu’il voulait lui faire croire. Le monde dégueulasse qu’il décrivait, l’image humiliante qu’il lui renvoyait, tout était du toqué. C’était une prison mentale, d’où il a fallu du courage pour sortir. Il a fallu tout reprendre à zéro, se transformer pour renaître encore plus libre. Parce qu’il y aura toujours des épreuves. Et puis de jolies surprises.

Dehors, la lumière fait mal, tant elle est éblouissante.

Dehors, la vie est une danse dans laquelle il est temps de rentrer.
À toi, ô force de vie, qui t’es battue pour que jamais elle ne renonce à elle-même.

Merci.

Photo Copyright © Brandon Cole. All rights reserved worldwide. www.brandoncole.com

[1] Avec un conjoint violent, c’est au moment de la séparation que le risque de féminicide est le plus élevé (même après), comme le démontre tristement l’actualité partout dans le monde.

[2] Dissociation : mécanisme de survie biologique « normal » face à la situation « anormale » qu’est la violence. Va de pair avec l’anesthésie émotionnelle et affective.

AvatarEcrit par : Bitch Crew (20 Posts)


5 Comments

  1. Un texte bouleversant 🙁 et salvateur 💡
    merci les bitch

  2. Intox médiatique démasquant certains comportements développés par des troubles bipolaires. Intox fondée sur la paranoïa, mais positive et utile.

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