Nous étions des proies

Voici deux courtes anecdotes qui nous ont été partagées par des amis vivant à Nouméa. Elles ont ce côté universel qui nous évite finalement de les commenter.

Enfin, merci aux deux auteurs qui préfèrent rester anonymes.

À l’époque, mon père était maraicher, sur la route qui mène au port, au bord du lac.

C’était les grandes vacances, moi je travaillais sur l’exploitation et je regardais passer les copains et les copines qui se rendaient à la plage.

Mon père était absent, j’étais avec une employée. Un copain du village est passé à vélo.

Voyant que je crevais d’envie de l’accompagner, elle m’a proposé d’aller faire un tour avec le copain jusqu’à la plage et de lui rapporter un paquet de cigarettes, ce qui me servirait d’alibi si mon père revenait entre temps.

J’étais ravie. On est partis tous les deux, lui sur son vélo, moi à pied.

Quand nous avons pris le raccourci en longeant le petit bois, on a croisé un type que je n’avais jamais vu. Au village, on connaissait tout le monde, mais les périodes de vacances faisaient venir un flot de touristes de toute l’Europe au terrain de camping. Olivier était devant, à une dizaine de mètres. Le gars s’est jeté sur moi, il a mis sa main dans mon entre cuisse, pressant son visage contre le mien et râlant dans mon oreille droite. Cet instant reste à jamais gravé dans ma mémoire. Olivier s’est retourné, l’a vu et s’est mis à crier de toutes ses forces. Le type a disparu comme il était apparu.

Je n’avais pas 12 ans, mais j’ai réalisé que je devais mon salut aux cris de mon copain. Mais j’ai surtout bien compris que si par malheur mon père l’apprenait, je n’aurais plus jamais aucune chance de ressortir un jour. Alors, on s’est promis de ne jamais le raconter.

J’ai acheté le paquet de cigarettes. Je suis rentrée. Je n’ai pas vu la plage.

C’était la première fois. Il y en a eu d’autres, et de pires.

 

 

Comme la plupart des petits garçons de ma génération, j’avais les cheveux mi-longs. Je me dirigeais vers l’école avec mon lourd cartable dont les sangles m’écrasaient les épaules.

J’avais 8 ou 9 ans et je faisais le trajet seul chaque matin, parfois je modifiais juste un peu l’itinéraire pour ne pas m’ennuyer. Et j’arrivais toujours devant une petite église qui se trouvait à peine à cent mètres de mon école.

Un matin, une grande femme noire est sortie de derrière un recoin de l’église, ce qui m’a semblé être une femme en tout cas. Car au-delà du regard doux et maternel qu’elle me renvoyait en me faisant signe d’approcher, une fois à son niveau, je me retrouvais face à un pénis qui dépassait de sa braguette.

Toujours avec ce regard maternel, la femme…ou plutôt l’homme me proposa de le suivre chez lui. J’étais déjà presque au niveau de mon école, je fis mine d’hésiter un moment puis je me suis éloigné pour traverser le passage clouté qui accédait à l’école pendant que l’homme m’invectivait derrière moi.

En entrant dans l’école, je savais que je n’avais pas fait que semblant : j’avais vraiment hésité à le suivre. Puis plus tard, j’ai compris que dans ce que je pensais être un regard maternel, se mêlait un peu de dégoût et sûrement d’envie.

Bien que j’ai raconté cette anecdote à mes copains de classe puis à mes parents le jour-même, ce regard de dégoût est resté ancré en moi une partie de ma vie. Et je ne vous parle même pas de la sensation intérieure d’avoir hésité pendant quelques secondes, quelques secondes finalement plus longues que je ne l’imaginais.

Ecrit par : Trapard Creteux (949 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


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fois. Thankiou bien !

3 Commentaires

  1. BoSS U dit :

    La premiere histoire montre bien comment la victime peut se sentir coupable : “Mais j’ai surtout bien compris que si par malheur mon père l’apprenait, je n’aurais plus jamais aucune chance de ressortir un jour.”
    Triste…
    Par contre, merci Trapard de nous faire participer nous aussi au mouvement mondial #DenonceTonPorc et #MeToo
    C’est classe parfois le Cri du Cagou 😎

    • Trapard Creteux dit :

      Je viens de regarder sur le net, je ne connaissais pas du tout ce mouvement #DenonceTonPorc et #MeToo
      Par contre, c’est un mouvement uniquement féministe apparemment, et mon intention était un peu différente quand j’ai constitué mon article.

      • BoSS U dit :

        Evidemment, si se sont les femmes qui sont majoritairement victimes de harcèlements et d’agressions, les hommes ne sont pas en restes.
        et je me suis planté dans le hashtag, c’est #BalanceTonPorc… Un phénomène encore très timide en Nouvelle-Calédonie… Pourtant ici aussi des langues pourraient se délier

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