L’épreuve – Partie 3

“L’épreuve”, de Kevin Gallot, est la nouvelle qui a remporté le concours d’écriture organisé par le Sci-Fi Club en 2016 avec la participation de la Maison du Livre de la Nouvelle-Calédonie à l’occasion des 30 ans de l’association de l’imaginaire de Nouvelle-Calédonie.

Retrouvez les deux parties précédentes, si vous les avez oubliées, la première partie et la deuxième partie.

Bonne lecture

Kevin Gallot Sci-Fi Club Maison du livre de la nouvelle-Calédonie

Elle prononça ses dernières phrases en chuchotant, en désignant du menton les sept autres candidats. L’un d’eux s’était endormi en position fœtale sur son siège, un autre semblait prier, une jeune femme penchait lentement la tête de gauche à droite en regardant le plafond. Le regard de Sarah était empli de dégoût et d’indignation, malgré la fatigue de ses traits et la quasi-fermeture de ses paupières. Elle se retourna vers Will et dit :

« Comment ça s’est passé à l’école spécialisée ?

– Mal. J’ai passé trois ans à perdre mon temps. Le seul et l’unique but de cette … école … était de nous remettre dans le droit chemin, dans la bonne société. J’ai même été forcé à prendre des médicaments. J’ai finalement pu en sortir, je suis rentré chez mes parents, et j’envisageais alors de reprendre mes études quand la grande campagne de recrutement attira mon attention. Elle commençait à peine, et je voyais là l’opportunité du siècle pour sortir de cette merde morale dans laquelle je m’enfonçais. Je me suis précipité dans ma Capsule, j’ai sensorisé toute la documentation, j’ai téléchargé tout le programme de formation et je me suis mis à étudier. J’ai passé deux ans en solitaire, les yeux vissés sur mon holoport. J’ai passé les tests, puis l’évaluation, et j’ai attendu la réponse. Quand mon holoport s’est activé pour m’apprendre la bonne nouvelle, j’étais au volant et j’ai failli avoir un accident avec un aérobus.

– C’est une belle histoire. Comme toi, j’ai vu dans la campagne de recrutement l’opportunité de montrer au monde ce dont j’étais capable. Je n’ai jamais eu aucunement l’intention de percer ou de faire des études en Nouvelle-Calédonie. J’étais bien trop déprimée à l’idée d’être née et de probablement mourir dans la « Blind Zone » sans jamais avoir vu le « vrai monde ».

– Je suis assez d’accord avec toi. Mais n’oublie pas que tu dois me parler de tes fameux pouvoirs.

– Oui, c’est vrai. »

Sarah se redressa contre le dossier de son siège, baissa la tête, et son regard parut se perdre dans le vide.

« Je suis capable de voir qui sont vraiment les gens. Je veux dire, sous leur enveloppe charnelle. Beaucoup de personnes ne sont pas des êtres humains, beaucoup sont difformes, démoniaques. Et pourtant, rien ni personne à part moi ne peut le voir. C’est en grande partie la cause de mon isolement depuis l’apparition de ma vision. Je n’ose plus sortir et les croiser. D’ailleurs, ça a été très difficile pour moi de me rendre à la tour Ouen Toro. J’ai pris l’aérobus depuis Bourail, et certains des passagers étaient absolument terrifiants sous leur apparence humaine. J’ai dû faire preuve de sang-froid, j’ai tenu le coup car je voulais absolument réussir et… »

La porte menant à la salle de la Capsule s’ouvrit subitement. Personne n’en sortit, mais la voix devenue familière appela un troisième candidat :

« Sarah Djubia… Vous êtes priée de vous rendre dans la salle de l’épreuve s’il vous plaît. »

Sarah se leva de son siège presque en sautant, jeta les bras en l’air et cria :

« Enfin ! C’est mon heure ! Oui ! Oui ! Oui ! A tout à l’heure Will ! »

Elle se jeta littéralement dans l’autre salle, et la porte se referma en un temps qui sembla durer une éternité pour Will, qui resta là, seul, face à ses inquiétudes, faces à toutes les questions qu’il aurait voulu poser à Sarah, qui resteraient en suspend pour un long moment, voire à tout jamais. Elle lui manquait déjà, cette femme étrange. Il sortit son holoport de son sac et tenta de se connecter au réseau, pour tenter de dénicher des informations que Sarah aurait pu laisser dans la toile, via ses plates-formes sociales favorites, mais il se ravisa, car l’isolement volontaire de Sarah pendant des années et l’absence de Capsule chez elle, n’avaient pas dû favoriser les échanges et la vie virtuelle. De plus, Will constata que le réseau n’était pas disponible à bord de l’aéronef. Il rangea son holoport et prit son mal en patience.

« Will Tyler, je répète, vous êtes prié de vous rendre dans la salle de l’épreuve s’il vous plaît.

La voix informatisée, plus forte que d’habitude, tira Will de son sommeil en sursaut. Il scruta les alentours et se rendit compte qu’il était seul dans la salle d’attente, hormis la femme de faction devant la porte de la sortie. La deuxième porte menant à la Capsule était ouverte. Il se leva avec une lenteur proportionnelle à son appréhension et se rendit dans la salle.

Quand la porte se referma derrière lui et que ses yeux s’habituèrent peu à peu à la semi obscurité ambiante, il vit que le personnel de l’équipe qui faisait passer le test le détaillait avec insistance et impatience. En s’approchant de la Capsule, Will observa qu’un des hommes s’approcha de la machine et l’invita à y entrer. Une fois le jeune homme installé dans le siège, l’expert prit place dans un fauteuil en face de lui, ajusta son holo-écran, et activa quelques fonctions qui refermèrent la vitre en plexigraphène de la Capsule et firent retentir autour de Will l’écho caractéristique d’une communication. Il s’adressa à lui :

« Will, tu es le dernier participant à l’épreuve et tu es aussi la dernière chance de ton groupe pour que l’un d’entre vous puisse être sélectionné par le programme. Tous tes camarades ont échoué. Avant de commencer, je dois te poser une question. Prends tu actuellement des médicaments ? »

La question surprit Will. Il hésita avant de finalement répondre :

« Oui, j’ai un implant médicamenteux dans le bras gauche.

– De quel médicament s’agit-il ?

– Pourquoi voulez-vous le savoir ? Il s’agit de ma vie privée, c’est même de l’ordre du secret médical.

– C’est tout à fait ton droit de refuser de le dire. Dans ce cas, tu peux garder cette information confidentielle et nous allons interrompre l’épreuve.

– Non ! Non, je vais vous le dire. C’est un neuroleptique. C’est un implant de Lepsychodal.

– De quelle maladie souffres-tu?

– Je … Je suis schizophrène. Mais je suis traité depuis plus de quatre ans et je suis très stabilisé.

– Je n’en doute pas. Cependant, pour la nécessité de l’épreuve, je vais te demander l’autorisation de te retirer l’implant et de t’administrer une forte dose d’antidote. Comprend bien que cette épreuve est fondamentale et requiert de la part du candidat une parfaite intégrité de sa personne, et ton médicament modifie tes sensations, tes impressions, même tes pensées.

– Non, je ne crois pas ! C’est ma maladie qui modifie ma perception du réel, pas le médicament ! Bien au contraire ! Écoutez, si le médicament n’agit plus, je risque une rechute considérable ! Je ne veux pas retourner à la clinique psychiatrique !

– Vous n’avez pas le choix si vous voulez poursuivre l’épreuve, Mr Tyler. »

Ce brusque passage au vouvoiement déstabilisa Will. Il commençait à être envahi de doutes, d’angoisses. Il était inconcevable d’arrêter son traitement. Il était encore plus inconcevable d’abandonner l’épreuve maintenant, après tant de travail et de temps. Les sueurs froides s’agglutinèrent dans ses cheveux et coulèrent le long de son front et de ses tempes. La décision était prise :

« Très bien, allez-y, faites votre travail.

– Bien ! Merci Will »

 

 

 

Fin de la troisième partie, la suite la semaine prochaine

Ecrit par : BoSS U (2265 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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