L’épreuve – Partie 5

Si vous êtes comme moi, vous devez avoir hâte de pouvoir lire la suite de “L’épreuve”, la nouvelle de Kevin Gallot qui a remporté le concours d’écriture du Sci-Fi Club, organisé avec la Maison du Livre de la Nouvelle-Calédonie, à l’occasion des trente ans de l’association de l’imaginaire de Nouvelle-Calédonie.

Vous n’avez pas lu le début?

Kevin Gallot Sci-Fi Club Maison du livre de la nouvelle-Calédonie

Will sentit une odeur de café et de pain grillé. Il ouvrit les yeux, et se rendit compte qu’il était allongé sur un lit automatisé du type qu’on trouve dans les hôpitaux. Il était seul dans une chambre moderne et habillée avec goût. Une tasse de café fumant et des tartines reposaient sur le plateau automatique du lit. Il secoua la tête pour essayer de se remémorer les circonstances de sa présence dans cette pièce, et finit par se rappeler des épreuves de la Capsule. Il analysa son corps, se pinça, croqua dans une tartine, se leva et marcha, pour s’assurer qu’il était bien dans le monde réel et que ses sensations étaient bien physiques. Quand il s’en fût persuadé, il observa attentivement la pièce à la recherche de possibles copies de lui-même. Non, il était toujours seul.

Il s’approcha de la seule et unique fenêtre de la chambre et observa le paysage. Il avait une vue resplendissante sur la capitale et la Banlieue Nord. Païtadumbéa brillait de mille feux sous la lumière du matin. L’océan scintillait, et les nuages étaient teintés de couleurs pastel chaudes et rayonnantes. Will évalua, par rapport au paysage qu’il voyait, qu’il devait se trouver sur une tour des sommets du Mont Mou. Il n’y avait pourtant là, de ce qu’il en savait, que des tours remplies de résidences privées, pour essentiellement des gens fortunés.

Il quitta la fenêtre et se dirigea vers la porte. Elle ne s’ouvrit pas. Il n’y avait rien de perceptible sur sa surface qui pût supposer qu’elle puisse s’ouvrir de l’intérieur de la chambre, pas même un simple détecteur de mouvement ou une archaïque poignée. Will y frappa du poing, mais cessa vite, les os de sa main commençaient déjà à chauffer douloureusement. La porte était supraconductrice et émettait des ultrasons ostéo-algiques. Le même système protégeait les grandes entreprises, les banques, et les institutions importantes entre autres.

Il se sentit piégé. Il hurla sa détresse, appela à l’aide, puis, impuissant, retourna s’asseoir sur le lit. Il repensa à sa schizophrénie. Les symptômes avaient disparus. Il retroussa sa manche et découvrit qu’un implant était sous sa peau. Mais la cicatrice était visible, encore fraîche. De plus, l’implant était plus gros. Will paniqua. Il commença à gratter son bras, tenta de saisir la peau entourant l’implant puis tira dessus à s’en faire gémir de douleur. On lui avait implanté un truc dont il ne savait rien, il refusait de garder ça plus longtemps. Il cassa le boîtier de commande du lit automatisé, récupéra un éclat tranchant de circuit imprimé, et se prépara à tailler dans sa chair pour extraire le corps étranger, quand une voix grave retentit vers la porte :

« Ne fais pas ça, Will »

Edward Page se tenait sur le seuil de la chambre, les paumes des mains tendues vers l’avant. Tandis qu’il avançait et que le jeune homme suspendait son geste, la porte se referma.

« Tu es probablement très surpris de me voir. J’ai fait aussi vite que j’ai pu pour venir en Nouvelle-Calédonie, quand j’ai appris.

– Appris quoi ? Et dîtes moi d’abord ce que j’ai dans le bras !

– Ah oui, évidemment. C’est un implant de Lepsychodal, ton médicament que tu connais bien, auquel a été ajouté un micro-dispositif électronique, une interface implant-cellules. Plus tard, tu pourras contrôler ton implant depuis ton holoport et décider du dosage, voire arrêter temporairement son effet.

– Pourquoi je ferais une chose pareille ?

– Parce que les symptômes de ta schizophrénie, bien qu’ils te rendent la vie impossible dans la « Blind Zone », vont devenir bien plus intéressants dans la « Sight Zone ».

– Vous voulez dire que j’ai réussi l’épreuve ?!

– Tu as réussi, Will. Tu es même le seul en Nouvelle-Calédonie, le seul dans le Pacifique… Le seul au monde, à avoir réussi l’épreuve, au-delà de nos espérances. Les symptômes de ta maladie sont si spécifiques, avec ton type de dissociation, ta dysmorphophobie, tes hallucinations bien précises… tu étais déjà le candidat parfait.

– Tous les candidats étaient schizophrènes ?!

– Exact.

– Mais qu’est-ce que vous attendez de moi ?

– Que sais-tu de la « Sight Zone », Will ?

– Pas grand-chose… En gros, c’est l’Australie, l’Amérique du Nord, l’Europe et la Chine. C’est les pays qui possèdent la « Vision ». Les gens peuvent vivre dans des mondes virtuels magnifiques et paradisiaques.

– Tu as une opinion très optimiste sur la question. Tu crois que notre monde est idéal ?

– Bien sûr ! C’est notre rêve à tous ! Nous, ici, nous vivons dans un monde dur, difficile à supporter, esclaves de nos besoins, de notre condition, et vous, vous avez réussi à dépasser tout ça ! »

Edward s’avança encore, s’assit à côté de Will au bord du lit, soupira lentement en fixant le plafond. Il reprit la parole :

« Notre monde se meurt, Will. Nos populations décroissent à une vitesse inimaginable. Les gens ne vivent plus dans le monde réel. Quand un consommateur acquiert sa Neocapsule et découvre l’étendue de ses possibilités, il revient de plus en plus rarement dans le monde réel, et finit un jour par ne plus revenir du tout. Will, la Neocapsule offre à chacun la possibilité de se créer un monde sensoriel personnel idéal. L’utilisateur est totalement déconnecté de la réalité. Chaque consommateur peut se créer un empire à la vitesse de la pensée, peut se créer des millions de sujets, peut jouir de tous les plaisirs de la vie autant de fois qu’il le désire, dans les conditions qu’il désire. Les gens sont connectés sur le réseau et visitent leurs mondes personnels respectifs, et s’invitent mutuellement dans des mondes qui rivalisent de plaisirs et de prouesses sensorielles. La vie réelle est devenue sans aucun intérêt. Renoncer temporairement au statut de Dieu tout-puissant dans sa Neocapsule pour redevenir un simple être humain dans une société dépérissante, est systématiquement vécu comme une régression insupportable. Les utilisateurs perdent leur travail, femme et enfants, amis, vie sociale, ils mangent peu voire presque plus, boivent quand ils sont assoiffés, font leurs besoins sur eux la plupart du temps. Tous sont devenus des loques humaines. Beaucoup meurent prématurément, d’inanition, de déshydratation, de troubles cardiovasculaires liés à l’immobilité, de septicémies sur des escarres surinfectées, de morts subites non expliquées… Certains vivent depuis des mois dans leur monde virtuel sans en être jamais sortis, depuis qu’ils ont trouvés le moyen de transformer leur Neocapsule en pseudo-lit de réanimation hospitalière ! Ils végètent dedans allongés, sur des matelas massant, alimentés par intraveineuse, gavés de médicaments, plantés de sondes de traitements des déchets de l’organisme…

– Je comprends. Pourquoi vos gouvernements n’ont pas prévus ça ou n’essaient pas d’arrêter le processus ?

 

 

 

 

 

Fin de la cinquième partie, la fin, la semaine prochaine

Ecrit par : BoSS U (2281 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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