La carotte imaginaire et la matraque – Partie 5

Reprenons le cours de la diffusion de la nouvelle d’Elric Géraudie. Voici donc la quatrième partie de “La carotte imaginaire et la matraque”, le récit qui remporté le deuxième prix du concours de nouvelles du Sci-Fi Club et de la maison du livre de la Nouvelle-Calédonie qui célébrait les vingt ans de l’association de l’imaginaire de Nouvelle-Calédonie.

Comme il est toujours bien de commencer une histoire par son début, si vous avez loupé le début ou que vous vous en souvenez plus à cause de votre Alzheimer précoce ou à cause de l’irrégularité de notre diffusion :
Partie 1
Partie 2
Partie 3
Partie 4

Bonne lecture

Et retrouvez la fin de l’histoire la semaine prochaine, promis !

L’appareil se stoppe brutalement. Mon arrêt. Je prends mon sac et me dirige vers la sortie. Dans la cohue, je perds de vue l’homme en manteau noir. Je sors sur le quai et m’éloigne un peu puis m’arrête afin d’observer. Les autres travailleurs se dispersent dans les escaliers aux extrémités de la grande salle censée ressembler à une antique station de métro.

La foule s’épuise, me persuadant que je suis hors de danger. Personne ne me suivait.

“Mr Bishop ?”
Non. Impossible.
“Oui, c’est moi”
J’ai peur.
“Puis-je vous parler?” Je veux fuir, mais je me retourne face à lui.
“Bien sûr”

Il est là, en manteau noir, un insigne qui m’est inconnu à la main.
“Avez-vous vu récemment Mr. Fred Stanson, ex-citoyen britannique ?”
Ils savent.
“N-non…” Comment m’enfuir ?
“Oh ! Merci, ce sera tout. Je vois que vous avez de toute façon été un Étranger Résident exemplaire, je ne doute pas que s’il vous contactait, vous saurez quoi faire…”
Quoi ??
“Vous prévenir ?” Qu’est-ce que c’est ce délire ?
“Exact…Merci, Mr Bishop. Votre aide ne sera pas oubliée. Travaillez bien et bonne soirée” Il s’éloigne.

Qu’est-ce que c’est ce délire ? Je le vois disparaître dans un escalier et n’attends pas plus. Je m’engouffre dans le mien et cours dans les dix étages de montée qui me séparent de mon appartement. Pourquoi m’a-t-il laissé partir aussi facilement ? Je rentre dans l’appartement en trombe, devant un Fred surpris qui fait un bond immense en me voyant:

“Aaaah ! Bishop ! Qu’est ce qu’il t’arrive !?

-Je…pfff….j’ai croisé…un.pffff…un gars du gouvernement..pffff…il…te cherchait ! Il m’a…pfff…demandé si je te cachais…pfff…et j’ai répondu que non..mais ils doivent se douter de quelque chose…”

Il écarquille les yeux

“Et qu’est ce qu’il a fait le type après ? me questionne-t-il en criant presque, Il t’a demandé quoi ?

-Rien…il s’est juste barré…pff…pourquoi ?” Il pâlit. “Sérieusement ? Attrape tes affaires rapidement alors, on se barre d’ici…”

Il commence à rassembler les feuilles du dossier, me laissant planté là.
“Quoi?

-Je pense pas que t’ai envie de rester ici quand y va y avoir des Agents de la Sécurité qui vont débarquer…c’est toi qui a la liste avec le mothomachin ?

-Heu..oui -Bien. Protèges ça au maximum. On va essayer de se tirer de cette île…j’ai repéré qu’il y avait un cargo d’armes qui partait aujourd’hui…”

Devant mon manque de réaction, il embarque aussi le contenu des placards et une veste. Il me pousse vers la sortie. Le seul masque tombe sur le sol et sa vitre éclate, mais cela passe inaperçue.

“Aller, viens…t’aime pas cet endroit, de toutes façons!

-Ouais, mais…”

Nous sommes interrompus par des bruits de cris quelques étages plus haut:

“Hé, qu’est-ce que vous foutez là les keufs ? J’veux pas d’vous ici, moi ! Allez, cassez-v…

-Ta gueule !”

Fred sort de l’appartement. “Viens Bishop !” Et moi, bêtement, je le suis. Nous dévalons ensemble les escaliers de la tour. J’aurais cru qu’il s’arrêterait à la station de monorail, mais nous traversons juste la gare déserte pour nous engouffrer dans le couloir continuant la descente. 10. 15. 20 étages. Je ne sens plus mon coeur. Je ne sens plus qu’un élancement régulier au rythme effréné dans ma poitrine. C’est horrible. Nous arrêtons de courir mais continuons la descente. 40. 45 étages. Plus qu’une quinzaine ! 50. 55. 60. 61. Depuis une dizaine d’étages, il n’y a plus d’habitations. Je crois qu’il s’agit du système électrique, les tableaux et tout ça. 62 étages. Le rez-de-chaussé. Une grande salle poussiéreuse, à peine éclairée par des diodes diffusant une lumière rouge inquiétante. Face à l’escalier se trouve la porte. Une simple porte anti-incendie en acier, presque blindée. Fred de remet à courir et se précipite vers la porte.

Moi, je ralentis puis m’arrête à mi-chemin, épuisé, contre un mur. On n’entend plus du tout les pas qui nous ont suivis pendant la moitié de la descente.

“On….pfff…..on les a semé, Fred…pfff….ralentis, s’il te plaît….

-On peut pas, Bishop…Ils nous ont laissé filé dans l’escalier, mais ils vont pas abandonner. Il faut continuer.

-Mais…pfff…comment tu t’es mis dans toute cette merde ?”

Il sourit puis, en ouvrant la porte vers l’extérieur: “Je te raconterai dans le bateau…allez, viens !” Et encore une fois je le suis. Je m’engage dans la rue à mon tour. C’est la première fois pour moi depuis la construction des tours et l’installation du monorail, toute ma vie se déroulant alors entre l’usine et mon appartement minable.

La rue que je découvre n’en a que le nom. Plongée dans un brouillard noir seulement percé par la lumière malade des rares lampadaires encore en activité, la chaussée est encadrée par les immenses bâtiments des ruches dont je n’arrive même pas à deviner le sommet. Et si c’est cette fois à cause des ténèbres sorties des usines, je soupçonne que même en temps normal je ne distinguerais pas la totalité des 300 étages de l’immense bâtiment.

Fred tousse puissamment. Le Fog est ici trop épais. L’absence de vent dans le dédale d’immeuble qu’est devenue la ville donne l’impression que l’épaisse fumée est immobile, presque solide.

Je la sens pénétrer dans mon organisme, je ressens sa toxicité crade. Mais il nous faut continuer. Nous errons dans le labyrinthe qu’est la ville sans rencontrer âme qui vive.

Le silence en devient angoissant. Puis, lentement, je me rends compte que la ville est loin d’être silencieuse. Je reprends conscience de son battement sourd puis de la cacophonie des usines, bientôt accompagnés du crissement du monorail. Nous avons l’impression d’évoluer dans une gigantesque machinerie. Et ce sentiment s’accentue tandis que nous nous approchons du port, et que le fracas lointain des usines se trouve remplacé par celui plus proche des moteurs.

Enfin nous atteignons la zone des quais, seulement délimité par un haut mur d’enceinte tombant en ruine. Nous commençons à le longer sur un bon kilomètre avant d’enfin y trouver un trou suffisamment large pour passer.

Mais juste avant de nous y engager, une silhouette sinistre se détache au sommet du mur. Elle continue et s’arrête quelques mètres avant notre position. Fred se précipite dans le trou mais je reste près du mur, surpris que le garde ne nous ait pas vu.

Puis deux lumières rouges s’illuminent sur le visage de la silhouette, dévoilant un visage plat, sans émotion, aux traits cependant humains, mais je réalise avec horreur que la lumière est diffusée depuis ces yeux. L’individu ouvre la bouche et alors en sortent des rayons rouges, diffusés en forme de cône, qui balayent la zone.

Sur un signe de Fred, je me précipite à mon tour dans le trou, juste avant qu’un rayon ne passe là ou je me tenais. Puis, après une bonne minute, la chose s’éloigne.

Je regarde Fred qui silencieusement me fait signe de le suivre et d’attendre pour les réponses. Nous passons donc de l’autre côté du mur qui se trouve être surmonté d’un chemin de ronde, uniquement visible depuis l’intérieur. Nous nous en éloignons assez rapidement en courant entre les containers.

« Fred ! C’était quoi ça ? Ce truc sur le mur ?

-Un SécuBot. Un pauvre gars en réhabilitation connecté à un ordi, qui bosse pour qui peut l’acheter.

-Mais c’est horrible !

-A mon avis, pour ce type c’était soit ça soit la chaise électrique…Il a eu le choix.”

Laissant de côté les questions éthiques, nous continuons de nous enfoncer entre les containers vers la baie d’embarquement.

Dépassant des rangées de boîtes en tôle, un immense cargo était amarré et diffusait un bruit assourdissant de moteur. Lorsque nous arrivons au quai d’amarrage, sa masse nous écrase carrément et le bruit devient à la limite du supportable. Les véhicules militaires stationnés en ligne devant la porte de la cale semblent eux aussi minuscule face à l’immensité du bâtiment. Il s’agissait d’un de ces immenses cargos propulsés au nucléaire qui avaient poussé l’état dans les années 40 à dynamiter la rade pour l’agrandir. Le genre de chose que je n’aurais jamais pensé visiter.

Nous nous approchons de la file de véhicules en essayant de ne pas nous faire voir, nous penchant sur nous-même comme si ça pourrait servir à tromper des robots équipés de détecteurs…

Arrivés près des véhicules, nous pouvons les détailler. Là encore il s’agit d’énormes machines de guerre, des tout-terrains de la taille d’une maison. Ces mastodontes sont arrêtés juste devant des Rob-VIII, des colosses de guerre suffisamment armés pour détruire une ville entière.

Il s’agissait là d’équipement de haute qualité, sans doute réservé à un pays riche…

 

 

 

Fin de la cinquième partie, la fin de l’histoire, la semaine prochaine

AvatarEcrit par : BoSS U (2349 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


2 Comments

  1. Pingback: Le Cri du Cagou - La carotte imaginaire et la matraque – Partie 4

  2. Promis, la fin de cette nouevelle sera publié le 20 juin à 15h30 !!!

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