La carotte imaginaire et la matraque – Partie 3

Aujourd’hui, nous sommes mardi sur le Cri du Cagou et nous sommes le jour de notre rendez-vous littéraire de la semaine. Nous retrouvons donc le troisième épisode de “La carotte imaginaire et la matraque”, une nouvelle d’Elric Géraudie. Rappelons que “La carotte imaginaire et la matraque” a remporté le deuxième prix du concours de nouvelles initié par le Sci-Fi Club pour les 20 ans de l’association.
Si vous avez loupé le début, la première partie est là et la seconde partie, ici.
Bonne lecture
Elric Géraudie Nouvelle Sci-Fi club Maison du livre de la Nouvelle-Calédonie

Sa voix se brise elle aussi et nous nous séparons. Nous parlons pendant la dizaine de minutes qui me sont imparties. J’apprends alors qu’après notre séparation, il a essayé de continuer à vivre quelques temps en Angleterre avant d’accepter de venir ici. Mais il s’y était pris trop tard. Il est arrivé pendant la phase de transition qui a précédé la fermeture définitive des frontières, pendant le gros du flot. A l’époque, même s’ils n’avaient pas encore fermés les frontières à tout le monde, seuls ceux en bonne santé étaient acceptés dans la zone neutre. La femme de Fred, Elizabeth, ne faisait pas vraiment partie de cette catégorie, à cause de sa faible constitution. Elle fut gardée en surveillance médicale au poste frontière pour un simple rhume tandis que Fred pu rentrer de suite. Les premiers temps, il vint la voir tous les jours dans sa zone de quarantaine, où tous les malades étaient gardés ensemble , mais bientôt on l’obligea à espacer ses visites car le nombre de patients en quarantaine augmentait. Mais l’idée d’enfermer des malades entre eux était loin d’être bonne. L’état d’Elizabeth s’aggrava rapidement. Fred, à qui l’on interdisait alors régulièrement de la voir, ne fut qu’en partie témoin de sa lente descente aux enfers. Lorsqu’il me raconte ça, je le vois pleurer comme aux premiers jours. Et moi aussi je pleure, pour lui autant que pour Elizabeth. Il continue pourtant:

“C’était en Janvier….tu t’en souviens ? Janvier 2079…quand ils ont fermé les frontières. Quand la nouvelle est tombée, j’ai tout abandonné et je me suis jeté vers le poste frontière…et là…là…”

Ses sanglots éclatent à nouveau, plus fort encore:

“Il y avait plus personne, Bishop….Ils avaient évacué la zone franche…la dernière nouvelle que j’ai eu de ma femme, c’était par un p**** d’fonctionnaire….”

Je m’approche et le serre encore entre mes bras. Derrière nous le métis essaie de se faire tout petit, gêné. Nous restons ainsi une bonne minute, puis Fred se sépare de moi :

“Enfin….j’ai réussis à passer au-delà de tout ça…même si c’est récent…j’ai repris un poste d’officier d’information en freelance, et je bosse avec Manua maintenant…”

A l’évocation de son prénom, le tas de muscle effectue un signe de la main.

“Je n’ai jamais eu le courage d’essayer de te retrouver…je suis désolé…

-Je comprends, je comprends Fred….”

Des coups sont frappés sur la porte en acier: “Poste 314 ! Retourne au boulot, t’as d’jà 3U d’retard ! Magnes-toi !”

Je me retourne vers mon ami:

“Écoute, j’habite dans la cité 141, ruche B, appartement 605…viens, venez me voir quand vous pourrez, dans deux jours je finis plus tôt…passe vers 19h…t’es officier d’information, tu devrais pouvoir traverser l’couvre-feu….moi j’dois vraiment y aller, sinon j’m’fais encore enfler une part d’la paie…”

Il acquiesce:

“Ouais, je comprends, vieux, je comprends…je viendrai, ne t’en fais pas…”

Nous nous étreignons une dernière fois en balançant des formules toutes faites puis je repars, non sans avoir salué Manua. J’envoie un autre gars à ma place se faire interviewer, puis je reprends mon poste, et avec ça, ma routine.

Les deux jours s’écoulent lentement, car j’arrive pas à m’enlever Fred de la tête. Ce type a été mon meilleur pote pendant des années ! J’le connais d’puis qu’on est gosse ! J’pensais qu’il était crevé, et le v’la qui débarque des années après ! J’suis carrément heureux ! Aussi, le soir du rendez vous venu, j’me prépare bien. J’ressort mes T-shirts d’ma jeunesse, ceux de groupes dont les membres ont tous dû mourir depuis au moins 60 ans…

19h, je me met à scruter l’entrée…19h30 j’attends toujours…vers 20h j’abandonne et commence à penser qu’il n’a pas réussi à traverser le couvre-feu. J’avale une barre énergétique encore plus insipide que d’habitude puis m’installe pour dormir, déçu. A peine je me suis couché que j’entends de puissants coups frappés à ma porte.

“Bishop !! Ouvre-moi !”

La voix de Fred semble remplie de peur. Je saute lui ouvrir. Il entre dans l’appartement le visage défait, uniquement éclairé par une lampe torche, tremblant de tout son corps, et serrant contre lui son passeport et un tas de papiers rassemblé en un dossier.

“Mon dieu Bishop….c’est horrible…”

Il s’assit sur mon lit.

“Ils l’ont tué, Bishop…

-Quoi ? Mais de quoi tu parles ? Qui ? Qui a tué qui ?”

Il me regarde avec des yeux défaits.

“Je…les gars qui me suivent..Dans le monorail…Je sais pas c’est qui…Mais Manua a disparu…Et son appartement était tout retourné..Je crois que c’est à cause de ce….De ce dossier…”

Il désigne de ces yeux écarquillés le dossier qu’il tient serré contre lui.

“J’ai pu passer grâce à mon passeport d’officier….Je suis venu ici, ça me semblait être l’endroit le plus en sécurité…

-T’as bien fait, vieux, t’as bien fait”

Fred et moi avions été journalistes de guerre dans de nombreux conflits, et avions déjà affronté quelques dangers sur les champs de bataille de guerres d’Extreme-Orient. Quelque soit la bande de racailles qui l’avaient effrayé, ils ne viendraient pas jusqu’ici. Quant à cette disparition…

“Fred, du calme…reprend ton souffle, ok ? Explique moi cette histoire avec Manua, s’il te plaît…

-Ben…j’étais allé chez lui, tu sais pour qu’on vienne ensemble chez toi…et j’devais lui passer ça…”

Ces yeux désignent à nouveau le dossier.

“Mais quand je suis arrivé, reprend-t-il, il y avait personne. La porte de son appartement était ouverte, alors je suis rentré. Tout était retourné, comme si quelqu’un avait fouillé tout l’appartement. Je…je comprends pas….le seul truc qu’il possède, c’est son travail…et le seul travail qu’on a en cours, c’est les interviews de l’usine, pas encore fini et le reportage sur le service de plomberie et d’eau courante qu’on vient d’envoyer. J’comprends pas comment ça pourrait intéresser quelqu’un…”

Il semble aller mieux. Son instinct reprend le dessus, pour le meilleur et pour le pire. Mon ami est sans aucun doute un battant, mais cela lui a déjà valu de nombreux problèmes avec beaucoup de monde. Il continue:

“Les gars, dehors….ils me suivaient, mais de loin. Ils ont réussi à passer les contrôles de couvre-feu, ce qui veut dire qu’ils ont eux aussi des autorisations… Heureusement, j’ai trompé les gardes sur le motif de ma visite, et je n’ai dis à personne que je venais ici… On est donc en sécurité. Reste plus qu’à savoir…

-Fred! Du calme. Si ça se trouve, il ne s’agit que de hasards. Tu l’a dis toi-même, les types qui te suivaient avaient des autorisations. Ça veut dire qu’ils bossent avec le gouvernement. Il y a rien à craindre. C’était juste un hasard. Quant à Manua, il ne s’agit peut-être que d’un cambriolage, et il était au commissariat… Tu t’inquiètes pour rien, vieux. Reste ici, dors et repose toi et tu verras, demain tu y verras plus clair.”

Il accepte, mais pourtant ne semble pas aller mieux. Je le fais dormir dans ma couchette et je dors dans le vieux canapé, que je soupçonne être moins agréable que le sol. Je l’entends essayer de s’endormir et marmonner, mais je cède avant lui et sombre dans le sommeil rapidement. Je pars le lendemain de bon matin, en lui laissant un mot. Si la sirène du matin ne l’a pas réveillé, c’est qu’il a grand besoin de repos…Ce jour-là, plutôt que d’aller sur mon toit, je choisis de lire le dossier qui semblait avoir tant dérangé mon ami. Je m’installe donc par terre et l’ouvre, m’attendant à quelque chose d’exceptionnel, mais il ne s’agit que d’un dossier de propagande standard, prêt au montage.

 

 

 

 

 

Fin de la troisième partie, la suite la semaine prochaine

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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fois. Thankiou bien !

4 Commentaires

  1. kev dit :

    je veux la partie quaaaaaaatre

    • BoSS U dit :

      Merci de me rappeler à l’ordre ! C’est bien de voir qu’il y en a qui suivent.
      Je m’en occuppe !
      C’est bien Kev, ne lâche rien

      • kev dit :

        BossU, faut que j’aille te chercher par la peau de la nageoire…

      • BoSS U dit :

        Aïe! Aïe! Aïe! c’est en ligne Kev, c’est en ligne ! Pas taper! Pas taper!

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