Un phare dans la nuit – Partie 5

Aujourd’hui, c’est le moment de clore l’histoire d’Abkar récompensé par le 3ème prix du concours de nouvelles du Sci-Fi Club, l’association de l’imaginaire avec le soutien de la Maison du Livre de la Nouvelle-Calédonie.

Vous avez raté le début ? Ce serait dommage de commencer par la fin ! Vous pouvez retrouver :

la première partie
la deuxième partie
la troisième partie
la quatrième partie

Bonne lecture !

Un phare dans la nuit Abkar Sci-Fi Club association de l'imaginaire maison du livre de la Nouvelle-Calédonie histoire courte nouvelle

La vue à 360° sur GranNéa est splendide. Des rubans de lumière scintillent de tout côté.  Sam m’a expliqué, hier, le fonctionnement des poches bioluminescentes qui éclairent la ville.  Elles s’inspirent du fonctionnement des lucioles et ont un impact écologique limité. En tout cas, elles ne perturbent pas la vision d’une nuit étoilée sans lune. Je me revois allongé dans les champs à regarder les constellations. A compter les étoiles filantes. J’en vois une ! Non, c’est le phare Amédée qui me fait un clin d’œil. J’aimerais m’échapper vers d’autres lieux, d’autres temps, mais je m’approche de mon neveu qui se tient en retrait.

– Nils, cela fait combien de temps que nous nous sommes pas vus ? Plus de vingt ans ?

– Oui à l’enterrement de…

Il s’est tu. La bouche sèche, je reprends :

– A l’enterrement de Louise.

J’ajoute d’une voix faussement enjouée :

-C’est bon d’être ici avec toi.

Il prend un air à la fois grave et gêné.

– Je ne suis pas sûr que tu diras encore cela dans quelques minutes.

– Je t’écoute.

– Je ne suis pas à cette soirée par hasard même si je suis, moi aussi, heureux de te retrouver après tant d’années mais…

Sa voix s’est, à nouveau, tue.

– Vas-y, continue !

– Je suis là à titre officieux et à la demande du gouvernement de l’Union océanienne.

– Arrête de tourner autour du pot. Cela ne te ressemble pas, bon sang !

– Il vous propose des sauf-conduits pour l’Australie. La possibilité de poursuivre ses études pour Lola. Je pense même qu’elle pourra emmener son petit ami. Un logement spacieux vous attend à Sydney.

– Ce n’est pas…

Son petit ami, allais-je dire. Mais, il semble le devenir. Je me reprends et le regarde droit dans les yeux :

– Mais, il y a une contrepartie, n’est-ce pas ?

Nils se tortille et baisse les yeux.

– Oui, tonton. Ils veulent que vous participiez à un protocole médical. En fait vous n’êtes pas négatifs…

– Mais le docteur Shelley l’a certifié…

– En fait, les analyses ont montré que votre organisme, à toi et Lola, avait la capacité de lutter contre le mal orange sans présenter le moindre symptôme. Le tien a même une capacité régénératrice particulièrement étonnante pour…

Il laisse sa phrase en suspend.

– Arrête de me ménager ! Pour mon grand âge tu veux dire ?

– Oui. Mais ce n’est pas tout, il est très probable que tu ne survives pas à ce protocole.

Cette fois, il est allé droit au but. Moi qui ai cru mourir tant de fois. Moi qui ai supplié en vain pour que la peste s’attaque à moi et ne fauche pas mes jeunes, je dois encaisser le coup.

**

Pour moi, c’est bientôt la fin, je le sais, je le sens. C’est pourquoi, j’ai accepté, assez facilement, d’être un cobaye, à la condition que le protocole se fasse ici. Mais seulement moi. Je n’ai pas transigé pour Lola. J’ai même persuadé Nils de ne pas lui révéler la teneur de notre accord.

**

C’est dimanche. Nous faisons le PTVA – petit tour de l’Anse Vata – avant de prendre le déjeuner dans un petit restaurant de crustacés. La mélancolie est devenue mon pain quotidien. Mais aujourd’hui, je me sens bien : j’ai retrouvé une petite famille : Nils marche à mes côtés pendant que Lola et Sam se courent après sur la plage. Mon neveu me parle de sa sœur Anna, chanteuse d’Opéra qui se produit actuellement à Sydney. Il me plaît de croire que les berceuses que je lui ai chantées enfant ont joué un rôle dans la construction de son goût pour le chant lyrique. Durant la promenade, je reste la plupart du temps silencieux pour mieux ressentir la vie qui s’épanouit autour de moi. Lola semble insouciante et heureuse. Tant mieux. Sam lui fait du bien. Derrière son air d’ours mal léché, j’ai découvert un être très raffiné. Engagé aussi. Il voulait aller forcer les grillages du camp de Doniambo pour soutenir les réfugiés. Je l’ai convaincu qu’il pourrait mieux défendre leur cause en Australie. Ils partent demain. J’ai expliqué, ce matin, à Lola mon désir de rester sur le Caillou. Qu’il n’était pas question que je m’installe au pays des kangourous et qu’ici c’était un peu chez moi. Bizarrement, elle n’a pas protesté. Elle a juste manifesté un peu d’inquiétude pour moi. Elle est prête à prendre son envol !

**

Après-demain, il est prévu que je rentre à l’hôpital. Nils a dit qu’il m’accompagnerait. Mais pour le moment, je m’offre un petit plaisir. J’ai réussi à contourner la sécurité de la voiture de Mélia. J’espère qu’elle ne s’en rendra pas compte ou me pardonnera. Avec mes souvenirs et un traducteur français-païci, j’ai réussi à commander le véhicule automatisé.

Je suis déjà arrivé sur le site. Je sors, du coffre de la voiture, la cisaille dérobée à l’atelier du Palais Montravel. Il est minuit, la surveillance s’est relâchée. Dans le camp, quelques feux crépitent encore. Des réfugiés me montrent du doigt. Un s’approche du grillage et dit dans un Anglais approximatif :

– Reste pas là Papi !

– C’est pas Papi, c’est Baz.

Je ris puis découpe le grillage. Des réfugiés se pressent et franchissent l’étroit passage que je viens d’ouvrir. Une femme me serre dans ses bras. Je ferme les yeux et je revois Lola solaire qui face à mon crépuscule, m’offre un sourire éclatant. Déjà une trentaine de personnes s’égayent dans les rues avoisinantes. J’espère qu’ils vont mettre un joyeux bazar dans GranNéa !

**

Les forces de l’ordre et les patrouilles maritimes sont sur les dents. Une centaine de réfugiés sont dans la nature. La surveillance de l’îlot Amédée a été dégarnie. En effet, aucun migrant sain d’esprit n’aurait l’idée de revenir au centre de tri. Moi si ! J’ai emprunté un vieux zodiac en échange de quelques billets. J’ai déposé avec soulagement mon gros sac qui me courbait le dos plus que d’habitude puis j’ai largué les amarres.

**

Débarquer discrètement a été plus facile que prévu. Je me suis traîné jusqu’au phare. J’ai failli crouler plusieurs fois sous le poids du sac. Je me suis accroché soufflant comme un bœuf à la porte d’entrée. Heureusement, elle n’est pas fermée. Le plus dur est à venir. Monter les  marches de l’escalier en colimaçon. Si ma mémoire est bonne, il y en a plus du double de mon âge. Je résiste pour ne pas les compter, sinon je serai découragé avant de parvenir au sommet.  Je m’arrête souvent, trop souvent avec mon souffle coupé. Et je tousse. J’imagine Lola rire à gorge déployée en me voyant me démener de la sorte. Et avec une subtile ironie, elle aurait ajouté :

– GrandPa Baz, t’as encore oublié ton sirop !

**

Incroyable, je n’ai pas vu le temps passer. Je suis au palier supérieur maintenant. Je sors, toujours le souffle court, sur le chemin de promenade et dépose mon sac à dos. J’essaie de reprendre ma respiration mais tousse de plus belle. Je fais le tour en m’accrochant à la rambarde. Je sors mes achats effectués au quartier asiatique. J’installe le tout. M’empare de la commande automatique et me réfugie dans la chambre des lanternes.

Premières étincelles.

Siiiiiissssssssiiiiiii fuiiiiiiiiiiiiiouuuu kk kkk kboom !

Illuminations.

Siiiiiissssssssiiiiiii fuiiiiiiiiiiiiiouuuu kk kkk kboom !

Avec ce feu d’artifice, je fête mon long passage sur terre. Et je dédie cette dernière fête à Lola et Sam.

Si j’en ai encore la force, j’irai marcher sur cette plage, du côté de Poindimié, remettre mes pas dans ceux de Louise et des enfants. Je me souviendrai du temps où nous faisions des châteaux de sable et voler des cerfs-volants. Puis, je m’installerai sur le sable brûlant et plisseraient mes yeux fatigués pour voir au loin la barrière de corail et l’horizon. J’attendrai jusqu’à la nuit dans l’espoir qu’elle vienne enfin me retrouver.

 

 

Fin

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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6 Commentaires

  1. isaak dit :

    Merci pour la publication. J’ai trouvé la nouvelle très classique mais bien écrite. Je suis perplexe quant au découpage en 5 parties qui la rend assez fastidieuse à lire déjà que le rythme n’y est pas très soutenu.

    Merci encore!

    • BoSS U dit :

      merci beaucoup d’exprimer ton avis sur cette nouvelle ! C’est cool, pour son auteur !
      Quant au découpage, je veux bien croire, qu’il est fastidieux de cliquer mais il est nécessaire car personne ou presque n’aurait lu la nouvelle d’une traite sur internet et puis, il permet de parler de la nouvelle 5 fois, ce qui est intéressant pour l’auteur qui trouve ainsi une vraie vitrine promotionnelle de son travail.
      Merci beaucoup pour ton commentaire et je facilite la recherche en mettant des liens vers la suite à la fin de chaque partie (ça manquait et tu as raison)

  2. isaak dit :

    Ok je comprend mieux la logique !! Un grand merci pour votre travail !

  3. AbKar dit :

    Viens de découvrir que ma nouvelle était publiée ici. Merci pour le travail d’exposition vers les lecteurs du cri du Cagou et pour l’illustration.

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