Un phare dans la nuit – Partie 4

J’imagine que si vous êtes comme moi, vous attendez avec impatience la suite de l’histoire d’Abkar qui a remporté le 3ème prix du concours de nouvelles du Sci-Fi Club, l’association de l’imaginaire.

Vous avez raté le début ? Vous pouvez retrouver la première partie, ici, la deuxième partie, là et la troisième partie.

Bonne lecture !

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La secrétaire semble avoir remarqué Sam. Le géant roux s’est avancé face à ce petit bout de femme. Mais celle-ci ne semble pas pour autant impressionnée :

– A qui ai-je l’honneur ?

Sam ouvre la bouche mais Lola le devance le regard brûlant :

– Sam Burton, mon compagnon.

Je ne peux empêcher une quinte de toux. Elle aurait pu me prévenir avant ! Mais elle ne se  démonte pas et dit d’un ton maternel :

– Grandpa Baz, t’as encore oublié de prendre ton sirop !

Je lui adresse un sourire reconnaissant pour donner le change. Mais elle ne perd rien pour attendre.

Nous montons tous les quatre dans le véhicule au logo du pays : un cagou sur un fond de quatre couleurs : bleu, rouge, jaune et vert. Un compromis entre les aspirations des différentes communautés. Mélia Poindipoinda donne ses ordres :

– Au palais de Montravel !

Une voix synthétique lui répond. Je crois reconnaître du Païci. Je lui raconte mes années passées sur la Côte Est. Durant mon récit, elle semble se détendre. Il se trouve que j’ai connu son arrière-grande tantine. Nous travaillions à l’époque dans la même entreprise. Et nos enfants allaient à la même école. Elle me parle des nouvelles générations de Poindipoinda, de la vie en tribu, du village qui s’est embelli. Je suis bercé par sa voix. Elle me replonge dans des lointains souvenirs. Une douce nostalgie.

Des bruits sourds interrompent ma torpeur. Des pierres rebondissent sur la voiture qui s’est immobilisée. Je sursaute mais celle-ci semble blindée. Je me tourne et vois un visage grimaçant collé à la vitre. Qu’est-ce qui se passe ? Un groupe bloque la rue. Ils sont environ une centaine, des manifestants de toutes origines. Ils brandissent des holopancartes : « Stop à la vie chère », « Migrants go home ». Mélia s’excuse :

– La politique du gouvernement est mal comprise par de nombreux citoyens. Notre seule chance de ne pas succomber nous aussi à la pandémie a été de se soumettre à l’Union océanienne. Les Aussies et les Kiwis assurent notre protection. En échange, nous sommes la base avancée et nous filtrons les migrants qui arrivent…

Sam la coupe d’un ton agressif :

– Mais, rien n’est fait pour les « Positifs ». Ils sont même envoyés à l’abattoir.

Elle détourne les yeux et déclare d’une petite voix :

– Nous n’avons pas le choix. Pour le moment, nous n’avons aucun moyen de guérir la maladie.

Des jets de gaz dispersent la foule en colère. Notre véhicule redémarre. Nous gardons le silence pendant qu’il entame la montée vers Montravel. La ligne de crête est bordée d’arbres endémiques d’ici qui venaient tout juste d’être plantés en 2026. Elle donne à cette route un côté majestueux comme les chemins qui menaient aux manoirs de jadis. Nous arrivons enfin au palais présidentiel qui surplombe le parc forestier. Après avoir passé le service d’ordres et longuement justifiée la présence non prévue de Sam, notre voiture délaisse le bâtiment principal : une rotonde immense surmontée d’un dôme en verre qui s’achève par un sommet de forme hélicoïdale. Une flèche faîtière d’un genre nouveau. Sam émet un petit sifflement d’admiration. Nous rejoignons un bâtiment annexe de forme rectangulaire aux extrémités arrondies qui rappelle les cases traditionnelles de Maré. Nous nous déchaussons à l’entrée du bâtiment. Mélia nous conduit jusqu’à nos chambres. Nous nous saluons et je glisse un :

– Olé héti

Elle me serre chaleureusement la main et retourne sur ses pas.

**

Avec ses murs ornés d’authentiques chambranles et ses planches à rêves accrochées au plafond, la salle de réception est splendide. C’est l’assemblée qui est surprenante. Elle forme  une drôle de faune à bijoux qui se serait perdue dans un zoo d’acajou. Mélia qui me sert de guide m’explique :

– Les élites ont succombé à une nouvelle mode : la zoogeek attitude. Ils honorent la mémoire des animaux disparus ou en danger.

Je vois un homme assez petit engoncé dans un costume qui accentue son côté ventripotent. Son pantalon est en flanelle noire et sa chemise blanche, aux manches noires, semble être en soie d’araignée. Il arbore un maquillage assez étonnant mais assorti à sa tenue : un large cercle couleur charbon entoure chaque œil et contraste avec un visage recouvert d’une épaisse couche albâtre. Ses lèvres, le lobe et les ailes de son nez, ses oreilles dégagées de sa chevelure gominée sont également charbonnés. Il a même poussé la sophistication en portant une paire de gants noirs à six doigts. Il est accompagnée par une femme à la silhouette élancée portant une robe très près du corps. Le devant est blanc cassé et contraste avec le dos. Celui-ci est gris jaune et parsemé de rosettes grises foncées avec un centre orangé. Le maquillage du visage reprend ses motifs et accentue l’air félin. Son cou est orné d’un collier de perles. Monsieur Panda et madame Panthère des neiges forment un drôle de couple. Il semble se mettre sur la pointe des pieds pour pouvoir l’entendre. Elle lui chuchote à l’oreille. Ils regardent dans ma direction. Je reconnais ce mystérieux sourire en coin. Le docteur Shelley ! Je hoche la tête. Elle me répond puis reprend son étrange ballet avec monsieur Panda. Dans l’assemblée, je crois reconnaître une tortue, un gorille, une raie, un crocodile. Cette zoostalgie est drôle et pathétique à la fois. Je croise le regard de Lola et de Sam accoudés au bar. Je suis rassuré de les voir. Deux personnes encore heureuses d’appartenir au genre humain ! Lola est ravissante dans sa robe rouge. Cela la change des jeans déchirés et des tee-shirts trop amples qu’elle portait. Ses cheveux noirs offrent de jolis reflets auburn. A cet instant, elle me rappelle Louise. Non, ce n’est pas le moment de me laisser aller. Je me concentre sur Sam. Il est très élégant même s’il paraît un peu engoncé dans son costume noir. Ses cheveux roux coiffés en catogan et sa stature lui donne une certaine prestance. Sam s’est révélé beaucoup moins fruste qu’au premier abord. Il n’est pas passionné par la littérature, la musique ou les Sciences humaines comme Lola, mais il est curieux et réfléchi. Sauf quand il a l’estomac vide. D’après ce que Lola m’a dit, il travaillait dans la bio-ingénierie au Québec. Mais il n’aime pas trop parler d’avant.

Mélia attire mon attention. Un autre couple à l’aspect androgyne s’avance. Chacun se tient à distance raisonnable, les bras serrés contre le corps. Ils portent tous les deux une tunique d’un gris-bleuté avec de très fines bandes noires presque imperceptibles. Leurs cheveux longs ordonnés jusqu’en bas des épaules sont de la même couleur. Leurs visages présentent un aspect assez curieux. Mon regard est attiré par leur nez orangé très effilé et puissant à la fois. Leurs iris brillent de la même couleur. Je me demande bien de quel animal il s’agit. C’est alors que le couple se place au centre de la pièce et campe face à face. Ils se redressent puis desserrent et ouvrent leurs bras. Une belle cape grise parsemée de blanc et de noir se dévoile et se gonfle. Elle s’offre à notre regard comme un échiquier mal ordonné. Dans le même temps leur chevelure se redresse et forme un panache indien qui fait immédiatement son effet. Des applaudissements retentissent dans la salle. Le couple entame une singulière danse : ils se tournent l’un autour de l’autre à pas rapides. C’est magnifique. Monsieur Panda et madame Panthère des neiges n’ont plus qu’à se rhabiller !

Un petit garçon, les yeux émerveillés, tire sur la manche de son père et dit :

– Papa, regarde des cagous !

L’assemblée applaudit à nouveau. Le spectacle m’a charmé.

Une voix retentit. Celle du chef du cabinet, il me semble. Il annonce l’arrivée de la Présidente. Une porte s’ouvre et une femme d’un certain âge mais qui pourrait quand même être ma petite fille s’avance d’un pas assez lourd. Elle est vêtue d’un popinée aux couleurs du pays. Elle sourit et a un regard pétillant. Elle monte sur l’estrade :

– Mes chers amis, si je vous ai convié, c’est pour fêter avec vous la Nouvelle année. Certes, ces derniers mois ont été difficiles. Encore plus pour les Nations amies à travers le monde mais…

Je me suis écarté. Les discours m’ont toujours ennuyé. J’ai envie de prendre l’air. Une main se pose sur mon épaule. Et je me retourne. Il se tient devant moi. Malgré son embonpoint, ses traits fatigués et ses soixante-dix ans passés, il reste pour moi un petit jeune. Nous restons un moment face à face sans rien dire. Des souvenirs lointains remontent à la surface. Je revois le petit garçon qui jouait au pirate de la mer de Chine avec mon plus jeune fils. Il avait toujours les yeux qui brillaient lorsqu’il voyait Louise. Il adorait sa tantine. Louise… Pour ne pas m’effondrer, je refoule à nouveau les souvenirs et prends en premier la parole :

– Je suis tellement content de te revoir mon neveu.

Puis nous nous serrons longuement dans les bras. Je le sens tendu.

– Mais qu’est-ce que tu fais ici ? Je croyais que tu étais établi en Australie depuis 2041, non ? Tu es revenu vivre sur le caillou ?

– Je vis toujours à Brisbane mais je suis ici en tant qu’envoyé spécial de l’Union océanienne pour coordonner la politique migratoire. J’ai besoin de te parler mais il y a trop de monde ici, allons à l’observatoire.

 

 

 

Fin de la quatrième partie, la fin de l’histoire, la semaine prochaine

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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fois. Thankiou bien !

2 Commentaires

  1. La Tortue dit :

    oui…j’attend encore la suite…!

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