La carotte imaginaire et la matraque – Partie 2

La semaine dernière, nous découvrions la première partie de la nouvelle de La carotte imaginaire et la matraque par Elric Géraudie, il est temps de prendre connaissance de la suite….
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Je ramasse mon sac fatigué et quitte le toit sans un regard en arrière. Selon mes calculs, sauf cas de pollution extrême, il me reste une semaine pendant laquelle je pourrais le voir. Puis il faudra encore attendre 11 mois. Je soupire. Je ne sais pas ce que j’ai ces derniers temps. J’ai continuellement le cafard, je me remets à l’écriture… je suis amoureux, ou quoi ? Oui, p’être bien….de mon toit ! Je souris à cette idée. En fait, quand on y pense, il est impossible d’aimer….je ne pense pas que le sentiment ait disparu, ce n’est pas le problème. En descendant les escaliers surpeuplés par une foule d’hommes vomie par les portes des habitations minables, je réfléchis. Jamais encore je ne l’avais remarqué, mais les relations entre les sexes sont devenues rares… Les ruches sont organisées par genre, et les roulements sont fait par ruche. J’essaye de me souvenir depuis combien de temps je n’ai pas discuté avec une femme plus d’un quart d’heure. Ça doit faire…très longtemps. Je ne peux même pas vraiment m’en souvenir…

 

J’arrive dans la cour bondée. Enfin, la cour…l’immeuble est très haut, pour accueillir autant de monde, ce qui oblige à avoir plusieurs “cours”: des espèces de gare pour les monorails qui passent directement dans la tour. Chaque ruche est dédiée à une entreprise, ce qui fait que chaque monorail ne dessert qu’une dizaine d’immeubles d’une six-centaine d’étages. Toute la ville est construite selon ce système bien rodé, utilisant tous les hommes possibles dans la construction d’armes. Je monte dans le monorail, direction l’usine 234, mon lieu de travail. Le monorail, comme toute la ville, ne laisse qu’une impression d’abandon. La plupart des aménagements sont censés avoir environ 7 ans, et pourtant nombre d’entre eux semblent en avoir traversé trente. Les seuls tags sont anciens, car depuis longtemps les rebelles se sont rendus compte que salir sans but les murs n’avait aucun impact…les nettoyeurs laissent juste les choses comme elles sont, victimes de la lassitude générale qui empêche les gens d’accorder de l’importance aux détails. De plus, une crasse épaisse semblait essayer de recouvrir chaque recoin non nettoyé, en formant carrément à certains endroits un cambouis gras et noirâtre. Cette crasse se retrouvait surtout dans l’air toxique craché par les usines qui maintenant entouraient le monorail.

 

En effet, nous venions de pénétrer dans la “zone industrielle”, si ce mot a encore un sens dans cette ville dédiée à la production, et dans laquelle chaque bâtiment a sa fonction dans l’engrenage du meurtre de masse. Mon usine, par exemple, produit à la chaîne des obus pour les énormes canons produits à Voh. Mon travail, toute la journée, est de donner la touche finale à ces engins de mort. Un travail comme un autre à Nouméa. Mais c’est ce qui préserve l’île d’une attaque massive, alors comme tout le monde, j’accepte et continue le travail.

 

La journée, comme d’habitude épuisante, passe lentement dans le chaos et le fracas de la chaîne de production, qui se répercute dans l’immense hangar de l’usine rempli d’une fumée noire. J’me demande encore pourquoi je le répète. J’veux dire, la seule différence entre l’intérieur et l’extérieur, c’est qu’l’extérieur est dans une obscurité constante et qu’il y a d’la fumée. Évidemment, d’la fumée on en bouffe aussi en bossant, mais moins. J’me rappelle encore quand ils faisaient les campagnes “Fumer tue”…hehehe…ben, maintenant c’est sortir de chez soi qui te crève les poumons ! Surtout qu’aujourd’hui, je bosse sans casque, le visage libre afin de mieux respirer. De toute façon, mon masque de travail n’a plus de filtre depuis plus d’un an et ne fait que me gêner. Ça ne m’empêche pas de bien bosser, ceci dit. J’en suis déjà à 33 obus depuis le début de la journée, soit environ 150 kg de mort venue du ciel, 198 boulons, et deux unités d’avance sur mon planning. J’en profite pour me prendre une petite pause. J’estime que j’ai environ cinq minutes avant que le prochain obus arrive à mon poste de production. Je m’essuie donc le front tranquillement et remarque en levant les yeux de mon poste de montage trois silhouettes sur une passerelle non loin. La première appartient au chef de l’usine, mais les deux autres me sont des étrangères. Pourtant l’une d’entre elle semble familière. Enfin, c’est sans doute parce que j’avais la même avant. Une immense installation sur l’épaule, reliée à un appareillage dans le dos, je reconnais les caméras 3-D utilisées dans les postes de propagande du gouvernement. Quoi, je ne l’ai pas précisé ? Ben maintenant j’le fais. Mon rôle à moi, avant la pluie de bombe et mon exil sur cette île minable, c’était journaliste. Pas un bon, certes, mais ça n’a plus aucune espèce d’importance, aujourd’hui, hein? Comme tout le monde ici, mon passé est resté à l’extérieur des frontières Calédoniennes. Les guerres, les manif’, les complots…Plus rien n’a d’importance ici. Ici, je suis juste un ouvrier de plus. Je soupire, autant de lassitude que de regret tandis que Jo m’amène sur un chariot l’unité suivante. Je le remercie d’un signe de tête qu’il ignore. Il a le regard vide de la routine, celui qui m’effraie de plus en plus et qui semble se transmettre comme une maladie vicieuse. Ce regard qui réduit le nombre de tags et d’infractions, de dialogues, de vie…

 

Rejetant mes pensées pessimistes, je me remets au travail, alors que sur la passerelle le chef laisse les deux silhouettes, qui ne tardent pas à descendre au milieu de la chaîne de montage. Je les oublie rapidement, absorbé par la passion que me procure le boulonnage intensif d’obus. Je suis donc surpris lorsque, une demi-heure plus tard, je sens quelqu’un me tapoter l’épaule. Je me retourne pour me retrouver face à un métis avec un oeil électronique relié à un imposant dispositif posé sur son épaule. Il s’agit de la caméra 3D, et je comprends que ce gars est celui que je voyais tout à l’heure sur la passerelle. Il me sourit en s’excusant et me demande si je peux laisser mon travail quelques minutes pour répondre à un sondage. Après une ( très ) brève hésitation, j’accepte, considérant que j’ai suffisamment d’avance pour me permettre un peu d’oisiveté. Je le suis donc vers une salle inutilisée de l’usine, un peu isolée du bruit constant. Là, un homme m’accueille, se levant de sa chaise installée avec deux autres en triangle:

 

“ Bonjour monsieur ! Désolé de vous déranger, mais nous faisons actuellement un reportage sur les droits du….Bishop ? C’est toi ?
-Fred ? “

La surprise me cloue sur place. Fred était mon binôme journalistique avant, et un ami très proche. Nous étions arrivés ensemble sur l’île, originellement pour un reportage puis j’étais resté pour m’éloigner de la guerre mondiale, tandis que lui était repartit retrouver sa femme en Angleterre. C’était les dernières nouvelles que j’avais de lui, et je le pensais encore là-bas, peut-être même engagé sur le champ de bataille. Il s’avance et nous nous étreignons. Pour la première fois depuis longtemps, je sens des larmes humidifier le coin de mes yeux.

“Mon dieu Fred, t’étais où tout ce temps ?
-Et toi, où t’étais ?”

 

 

 

 

 

Fin de la deuxième partie, la suite la semaine prochaine

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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