La carotte imaginaire et la matraque – Partie 1

En juillet 2016, le Sci-Fi Club, pour son trentième anniversaire, organisait un concours de nouvelles en partenariat avec la Maison du Livre de la Nouvelle-Calédonie.

Le 29 octobre 2016, le jury composé de membres du Sci-Fi et de membres de la Maison du Livre rendait son verdict et sélectionnait trois nouvelles pour les récompenser. L’intégralité des nouvelles gagnantes seront publiées sur votre site préféré dans les semaines à venir.

Après la publication d’Un phare dans la nuit, voici La carotte imaginaire et la matraque, la nouvelle Elric Geraudie ayant remporté la deuxième place du concours

Le petit mot de M. Frédéric Ohlen : “idée à la Fritz Lang “Metropolis” (étages dans la ville). Assez fin dans le fond (bonnes idées) et la forme.
Mon avis: un style jeune, qui m’a tout de suite attiré et qui, bien que simpliste, permet de se mettre directement dans l’histoire ( dans tous les sens du terme ).”

A vous maintenant de découvrir la première partie de cette histoire.

« J’aimerais pouvoir commencer cette histoire par « il était une fois » ou bien « Dans un lointain futur » mais non. Nouvelle-Calédonie, 2086. Le monde est en guerre. Une guerre totale. Les ressources minières ont fait de notre île l’usine du monde. Une usine de guerre. Ironique, quand on y pense. Il y a sept ans, les bombes sont tombées. Des bombes faites avec notre métal. Puis les armes chimiques larguées par avion. Des avions faits avec notre métal. Ensuite vint la guerre au sol. Chars, canons, mitrailleuses, fusils, couteaux, masses… Notre métal.

 

Évidemment, l’île n’a pas été touchée. Le 11 Novembre, le jour du début de la guerre, lorsque le monde c’est recouvert de soleils brûlants, le Pacifique a été épargné. Pourquoi gaspiller des armes nucléaires sur des petits cailloux comme les nôtres ? Ironique quand on pense que l’on est maintenant la plus riche nation du monde, alors que ce fut notre manque d’importance qui nous protégea. Après l’arsenal nucléaire, les autres bombes et combats nous passèrent également à côté. Pour des raisons économiques, cette fois. Nous étions l’usine de mort, les créateurs de la destruction, les seuls à produire de quoi tuer. Alors les réfugiés ont commencés à arriver. Des centaines, des milliers, un flot ininterrompu de miséreux ne possédant rien d’autre que de la peur et du désespoir. Puis notre gouvernement a fermé les frontières. Le flot s’est tari. Mais le mal était fait. Notre île est passé d’un pays de 700 000 habitants à un camp de plus de 16 millions de réfugiés. Les premiers temps furent durs. Mais en à peine un an, le deuxième étage de la ville fut commencé. Et l’avantage d’être en surnombre, c’est qu’il y a du monde à faire miner ! Notre glorieux pays se devait alors d’alimenter le conflit. La plus grande partie de la production devint dédiée à la guerre, et le peu qui n’étaient pas mineurs ou métallurgistes se firent maçons. La Nouvelle-Calédonie n’est plus qu’un immense camp de travail. Les 17 usines marchent jour et nuit, déversant dans le ciel une nuit artificielle et toxique sous la forme d’une fumée grasse et noire qui s’infiltre partout. Mais cela ne gêne pas, puisque seul un tiers des habitants pourrait avoir accès à la lumière du jour. La ville s’est construite sur plusieurs étages, trois à Nouméa, afin de pouvoir loger tout le monde. Pouvez-vous imaginer ça ? Une ville à trois planchers! Trois villes qui ne prennent pas plus de place qu’une seule ! En “Brousse”, qui n’en a plus que le nom, il n’y a que deux étages, et les île n’en ont aucun…Les îles…Le rêve ! Suffisamment éloignées pour ne pas avoir les fumées toxiques, et suffisamment d’espace pour n’avoir que des immeubles “normaux” ! Évidemment, c’est le rêve de tout le monde de pouvoir un jour y habiter, mais c’est juste un rêve. Seul les plus riches arrivent à s’y installer. Un ouvrier du premier niveau n’y arriverait jamais. Il ne peut qu’espérer et crever en travaillant pour y arriver.”

 

La dernière lettre tracée, je commence à me relire. Woaw, quel optimisme ! Ben mon Bishop, tu t’es lâché dis moi. “Crever en travaillant pour y arriver”. Et bien ! Non pas que ça ne soit pas vrai, mais 10 20 30 bon, faut pas oublier que le but c’est d’le vendre ce bouquin…déjà qu’les livres ça ne s’vend plus trop…j’avale une gorgée de la canette posé à côté de moi, et grimace lorsque le liquide, chaud et acide, passe par ma gorge. Il doit être tard pour que la boisson se soit autant réchauffée. Je soupire. Ça fait quatre heures que je suis sur ce texte, et je pense être bon pour une cinquième réécriture. M’enfin, c’est pas si compliqué ! Il y a six ans, un texte comme celui-là m’aurait pris à peine une demi-heure ! Mon but, c’est juste d’écrire des chroniques ! Du quotidien ! Il y a rien d’immense à imaginer ! Pourquoi j’galère autant ? J’envoie violemment la canette vide dans la poubelle, deux mètres plus loin. Deux mètres plus loin…autant dire de l’autre côté de l’appartement ! Je me lève du canapé défraîchi qui me sert de bureau en soupirant. Comme à chaque fois que j’ai le cafard, je fais un tour sur moi-même en détaillant mon environnement: une petite pièce mal rangée, sans fenêtres, aux murs recouverts d’une peinture qui commence déjà à s’effriter à cause de l’humidité. Pfff….Je ne sais pas pourquoi j’ai cette habitude. Peut-être qu’avant, ce qui m’entourait pouvait me remonter le moral, mais je suis sûr que l’appartement 605 ne le pourra jamais. De dépit, je range mon carnet en marmonnant. Je réessaierai d’écrire une prochaine fois. Demain, j’dois aller bosser. Je décroche la table de son support fixé au sol et la retourne, avant de l’accrocher à nouveau au même support, plus bas cette fois, juste en dessous d’un tiroir incrusté dans le mur. Je tire le tiroir jusqu’à ce qu’il recouvre toute la planche, et m’installe sur le matelas rangé à l’intérieur en soupirant.

 

Je m’endors aussitôt que j’éteins la lumière, pour me faire réveiller le lendemain par la sonnerie stridente du réveil général. L’heure gouvernementale de fin du sommeil a sonnée dans la ruche B ! Dans une heure les prolétaires partent ! Pour moi, la préparation est rapidement expédiée: une barre énergétique et un bleu de travail, y a pas de quoi s’occuper une heure. En sortant de l’appartement, il me reste donc une bonne demi-heure. J’en profite, comme souvent, pour monter au sommet de la ruche, quelques centaines d’étages au dessus. Heureusement les ascenseurs fonctionnent ! Il est 6h30 du matin, le soleil est bien positionné. Juste avant de sortir, j’enfile mon masque civil. Il n’est certes pas obligatoire aujourd’hui, mais on n’est jamais trop prudent, non ?

 

J’ouvre la porte et sors sur le toit. Comme d’habitude, je suis seul. Qui veut voir le soleil ? Je dois être le seul de ma ruche. Incroyable comme l’on peut se sentir solitaire dans un complexe de 10 000 habitants…je pourrais tout aussi bien être au centre d’un désert. Ce toit noirci par la fumée, recouvert comme par une vigne d’antennes tordues et inutiles, entouré par les façades délabrées des autres ruches qui comme lui, semblent écrasés par l’étage supérieur de la ville, ce toit est sans aucun doute possible le symbole du meilleur moment de ma journée. Au loin, entre les branches gothiques formés par les antennes, par delà les toits des immeubles plus petits et entre les façades sales des autres tours plus grandes, brille le soleil. Il ne semble qu’être qu’une petite ampoule sur le point de s’éteindre et perdue dans la brume, mais je le reconnais. Une demi-heure par jour, pendant un mois par an et en s’installant au bon endroit, je peux le voir, se découpant difficilement entre les nuages malsains des usines. Je ferme les yeux et me plante droit, bras écartés afin de profiter pleinement des quelques minutes de plénitude que m’offre l’astre. Une sonnerie résonne entre les immeubles. Il me faut y aller, le monde a besoin d’armes.

 

 

 

 

 

 

Fin de la première partie, la suite la semaine prochaine

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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fois. Thankiou bien !

8 Commentaires

  1. kev dit :

    bien choc ce début, j’aime beaucoup. hâte de lire la suite

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