Un phare dans la nuit – Partie 3

Suite de l’histoire d’Abkar, primée au concours de nouvelles initié par le Sci-Fi Club et la maison du livre de la Nouvelle-Calédonie dans le cadre des 30 ans de l’association de l’imaginaire.

Vous pouvez retrouver la première partie, ici et la deuxième partie, là.

Bonne lecture !

Un phare dans la nuit Abkar Sci-Fi Club association de l'imaginaire maison du livre de la Nouvelle-Calédonie histoire courte nouvelle

Les « négatifs » sont rassemblés devant une navette maritime. Nous serons amenés au camp de réfugiés de Doniambo sur l’ancienne friche industrielle de la SNL. Lola et Sam ne se quittent plus. Il lui parle d’une voix chantante qui se trouble souvent. J’entends les mots : Québec, hiver, soleil, femme, enfant, mort, solitude. Lola pose une main sur son épaule. Une voix assez martiale les interrompt. Du haut du bastingage, des consignes nous sont rappelés, des badges identifiants sont distribués. Un vrombissement interrompt le flux d’informations. C’est une jeep qui s’arrête dans un nuage de poussière et entraîne des cris de surprise ou de protestation. Un militaire gradé, un colonel je crois, se met debout. Il met fin au brouhaha puis annonce :

– Basile et Lola Dumont. Vous m’accompagnez.

Nous échangeons un regard étonné. Lola serre le bras de Sam.

– Je ne pars pas sans lui.

Le haut gradé hausse les épaules.

– Montez !

Il nous conduit tous les trois à un héliport.

– Pourquoi nous avoir séparés des autres migrants ?

– Je peux juste vous dire que vous êtes attendus au Palais de Montravel. Au revoir !

Lola et Sam montent rapidement dans l’hélicoptère ; je marche encore plus lentement que d’habitude sous le souffle animé par les rotors.

Durant le trajet, nous admirons le lagon d’un bleu-vert nuancé. Sam semble perdu dans ses pensées avec un mince sourire aux lèvres. Nous arrivons au dessus de l’île de Nou. Je montre à Lola le quartier des affaires «Nouvcity ». Je l’avais seulement vu en holophoto jusqu’à présent. Le quartier est délimité par une série d’immeubles de taille moyenne qui alternent avec des pins colonnaires. Le tout forme un cercle rempli par un écrin de verdure. Au centre se trouve une tour plus large et plus haute. Ces bâtiments ont tous un sommet en forme de cône surmonté par une flèche faîtière. Lola me prend la main et dit :

– C’est magnifique cette alliance entre le minéral et le végétal. On dirait un mandala.

Je lui souris mais reste silencieux. Je ne partage pas son avis. Ces constructions me font penser à ces petites cases rondes kanak poussiéreuses et assez kitch qui étaient vendues dans les curios au début du siècle. Mon regard se porte de l’autre côté de la grande rade. Le contraste est rude avec le camp de réfugiés de Doniambo. Des squats de fortune s’étalent entre les tentes rouges nickel bien alignées. Nulle végétation parmi ce grouillement humain ! L’hélicoptère pivote ensuite vers la droite en direction de Magenta. Rapidement, nous apercevons le Centre culturel Tjibaou qui a l’air d’avoir fait l’objet d’une restauration récente. Les grandes cases stylisées de Renzo Piano sont à mon goût bien plus audacieuses que la « Nouvcity ».

– Regarde Lola, ces structures nervurées et effilées sont superbement intégrées à la végétation. Elles semblent relier la terre et le ciel…

Lola fait une grimace :

– Mais quelle perte de place ! Et puis regarde comment la ville s’est étalée sur la campagne, c’est pas très écologique comme aménagement de l’espace…

– On dit brousse, ma chérie, pas campagne. Nous sommes en Nouvelle-Calédonie.

– Brousse ou campagne, le constat est le même.

Je ne réplique pas. Depuis que Lola a entamé ses études d’archéogéographe, elle est très critique sur les aménagements urbains des décennies et des siècles précédents. A croire, qu’elle serait prête à faire table rase. De toute façon, la plupart des grandes villes sont maintenant vouées aux rats et à la végétation.

Lola se tourne vers Sam :

– Et toi qu’en penses-tu ?

– Tu sais, moi je n’ai connu que les cités souterraines du Québec, alors l’architecture…

Il laisse sa phrase en suspend. Lola a croisé les bras et semble bouder.

Le pilote me sort de mes pensées. L’hélicoptère a atterri à Magenta. Une voiture automatisée nous attend. Devant le véhicule se tient une femme d’une cinquantaine d’années dans un tailleur élégant quoique désuet. Avec nos habits sales et déchirés, nous dépareillons. Elle a un air pincé. Est-ce à cause de nos guenilles ? Toutefois, elle s’efforce de sourire en s’avançant vers nous. Elle s’arrête à une distance raisonnable comme pour mieux nous jauger.  Elle prend enfin la parole de manière assez solennelle :

– Monsieur Dumont, Mademoiselle Lola Dumont… Mélia Poindipoinda du secrétariat de la Présidence. Je suis chargée de votre accueil. Voici le programme, je vous emmène à l’annexe du Palais où deux chambres vous attendent. Vous pourrez vous laver…

Sa voix reste quelques secondes en suspend et elle hausse les sourcils. Il est vrai que notre dernière douche remonte à plus d’une semaine

– …vous restaurer, puis vous reposer jusqu’à la cérémonie de ce soir.

Elle doit parler du réveillon de la Saint Sylvestre. Pendant que le reste du monde agonise, le Pacifique Sud fait la fête. Quelle importance ? En son temps, la vieille Europe a bien fait preuve de plus d’égoïsme. Les mondanités très peu pour moi. Mais, j’ai vu les yeux de Lola briller !

 

 

 

 

Fin de la troisième partie, la suite la semaine prochaine

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


Nombre de vues :

137

fois. Thankiou bien !

2 Commentaires

    Laisser un commentaire