Un phare dans la nuit – Partie 2

La semaine dernière nous découvrions la première partie de la nouvelle d’AbKar, il est temps de prendre connaissance de la suite….

abkar

Après avoir fait la queue à la cantine, nous nous asseyons au bout d’une grande table avec nos plateaux repas. Nous avons le droit à une petite entrée de carottes râpées incroyablement orangées pour être naturelles. Je les laisse de côté, elles me rappellent trop les corps agonisants. Lola et Sam les mangent avec avidité. Le plat principal est une sorte de brouet dont on n’arrive pas à distinguer les aliments ni la saveur. Il me rappelle les bougnas infâmes qu’une entreprise calédonienne avait commencé à commercialiser en boîte pour les Broussards qui avaient adopté un mode de vie urbain en s’installant à GranNéa. Je mastique lentement et en silence. Du coup, Lola et Sam prennent le temps de mieux faire connaissance.

**

C’est l’heure du dépistage. Personne au monde n’est capable aujourd’hui de guérir le mal orange. Mais les Aussies ont mis au point un test efficace et immédiat pour reconnaître le filovirus aurantiacus. Je suis certain d’être immunisé vu le nombre de malades que j’ai eu dans les bras. Nous devons patienter dans la salle d’attente. Les minutes s’égrènent lentement. Un homme d’une cinquantaine d’année s’agite. De jeunes enfants jouent avec des petits bateaux et avions en plastique. Une mère console son bébé. La majorité des patients restent silencieux les mains contre les joues ou les bras croisés. Ils fixent un holécran qui diffuse en anglais des informations en continu. Une carte et des flèches montrent la propagation du virus depuis 18 mois. Le monde entier est quasiment en orange. Seules des îles du grand Nord canadien, le Groenland, l’Islande, l’Antarctique et une partie du Pacifique Sud sont en vert. Un trait bleu clignotant symbolise la barrière sanitaire séparant l’Australie de l’Indonésie et de la Papouasie – Nouvelle Guinée. Cette ligne se poursuit en mer de Corail et englobe la Nouvelle-Calédonie et la Nouvelle-Zélande. Le mal orange semble si proche ! Je tremble pour Lola. Ma petite fille doit sentir mon désarroi. Elle s’efforce de sourire puis me prend la main. Un infirmier arrive en combinaison intégrale. Un protocole drastique est en place vue la dangerosité et la contagion du virus. Nous distinguons à peine son visage. Il appelle d’un ton monocorde :

– Basile et Lola Dumont ?

– Oui, c’est nous…

– Suivez-moi.

Nous nous levons. Puis, il nous conduit dans une grande pièce séparée en deux par un vitrage. De notre côté, aucune fenêtre mais trois portes. Celle par laquelle nous sommes entrés est bleue et se trouve face à la vitre. Les deux autres se font face sur les murs opposés. Celle de gauche est verte et celle de droite orange. Au delà de la vitre, une femme, de grande taille et aux cheveux gris et courts se présente comme le Docteur Shelley. Son visage, tiré et lissé par un chirurgien, ne parvient pas vraiment à cacher les années passées. Cela contraste avec ma peau parcheminée, qui se reflète dans la vitre. Mes arrières-petits-enfants étaient toujours curieux des dessins formés par mes rides. Lola, quand elle était petite, parlait de mes tatouages « naturels ». Elle y voyait des animaux fantastiques, des chimères. Ado, je la voyais moins souvent  mais je me souviens d’une fois où elle avait insisté pour me prendre comme cobaye pour tester ses talents de dermomancie. J’avais râlé pour la forme mais je m’étais laissé faire avec plaisir. Qu’est-ce que nous avions bien ri ! J’avais entendu son père, qui croyait fermement que j’étais dur de l’oreille, s’agacer qu’un centenaire puisse s’amuser comme un gosse. Quel bougon, il ne me manque pas ! Nous avions ensuite imaginé comment développer cette activité : en cabinet ou en itinérance, une communication discrète ou tape-à-l’œil. Finalement, nous avions conclu que lire les dessins de la peau n’était pas un métier d’avenir puisque la majorité des plus de quarante ans se faisait refaire le physique régulièrement. La matinée était passée vite et dans la bonne humeur.

– Monsieur ? Monsieur Dumont ! Vous allez bien ?

La voix du docteur Shelley me fait quitter le chemin des souvenirs. J’acquiesce. Après avoir de nouveau vérifier notre identité, elle nous demande de nous asseoir, puis donne des ordres. Deux infirmières, toujours en combinaison, tournent telles des abeilles butineuses autour de nous. Elles vérifient la tension, le rythme cardiaque puis effectuent sur nous des prélèvements sanguin et de salive. L’examen s’est déroulé en un quart d’heure. Nous restons assis dans l’attente des résultats.

Finalement, le Docteur Shelley qui s’était absentée revient. Elle nous regarde attentivement puis annonce avec un sourire étrange :

– Bonne nouvelle, vous êtes négatifs.

Les infirmières nous font sortir par la porte verte. Un couloir nous conduit à l’arrière du bâtiment. Par une fenêtre, nous voyons un groupe d’hommes et de femmes plus ou moins jeunes accompagnés d’enfants. Ils ont encadrés par des hommes en armes qui les emmènent vers un bâtiment hangar situé à l’autre bout de l’île. Aucune cheminée, aucune fumée mais je sais qu’ils ne ressortiront pas vivants.

 

 

 

 

 

Fin de la deuxième partie, la suite la semaine prochaine

Ecrit par : BoSS U (2206 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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fois. Thankiou bien !

4 Commentaires

  1. BoSS U dit :

    Elle est là la suite !!!

  2. La Tortue dit :

    Merci!

  3. kev dit :

    belle histoire, bon scenar, merci

    • BoSS U dit :

      Et ce n’est pas fini…
      et puis après celle-ci, il y aura encore une autre histoire et puis une autre.
      La publication en feuilleton te convient-elle ?

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