UNE HISTOIRE DE GUILLOTINE : MACÉ ET SA VEUVE

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Macé, exécuteur de l’île Nou

une Figure du Bagne de la Nouvelle-Calédonie

 

Charles, Jean-Louis MACÉ , dit Monsieur de Nou avait été condamné aux travaux forcés à perpétuité en 1871, pour le meurtre de sa femme. Très bien noté par l’administration, sa peine fut réduite à vingt ans de travaux forcés, deux ans seulement après sa condamnation. Il commença sa fonction de bourreau en 1877, succédant à Petit (suicidé) et à Ambarreck (assassiné), jusqu’en 1904, année où il fut réhabilité judiciairement.
Malgré une libération en 1890, il avait continué sa charge d’«exécuteur des hautes-oeuvres», devenu le bourreau le plus sinistre et le plus terrible de l’histoire du bagne calédonnien. Il est crédité de 73 exécutions avec «sa fille». De son propre aveu, il avait accepté de devenir bourreau pour pouvoir satisfaire ses instincts de tueur, sans danger pour sa personne, sans démêlés avec la justice.

Source : D’après le Centre des archives d’Outre-mer “Terres de bagne”, Aix-en-Provence.

Commentaires sur monsieur de Nou :

« Sa peau, ou plutôt son parchemin, est d’un rouge de sang, caillé sur places, — telles des taches sèches sur d’autres qui ont séché. Ses yeux, souvent rendues vagues par ses habitudes d’ivrognerie, lancent quand il a toute sa raison des couleurs de l’éclair de l’acier de sa guillotine. Un nez terrible, un nez de polichinelle assassin maniant le couteau et bon le bâton, dessine un énorme crochet sur sa face cuite. Il ne lui manque que la cagoule rouge pour représenter, dans un mélodrame du moyen-âge, sans avoir besoin de se grimer, le coupe-teste idéal.

De son propre aveu, il s’est improvisé bourreau pour pouvoir satisfaire ses instincts de tuerie, sans danger pour sa personne, sans nouveaux démêlés avec la justice. C’est un artiste amoureux de son art. Il en parle avec des expressions tendres qui mettent comme des lumières bleues dans les ténèbres de l’argot. Il éprouve, déclare-t-il, « un plaisir de prince » à « trancher des cabèches ». Du reste, Macé a de qui tenir dans sa famille, et l’on va voir que celle-ci ne s’est point mésalliée. Mlle Macé, sa soeur, condamnée pour meurtre aux travaux forcés, se maria en Nouvelle-Calédonie avec un régénéré concessionnaire qui, à l’occasion d’un coup de canif dans le contrat, débarrassa l’épouse infidèle, du doigt porteur de l’alliance, ensuite de la tête.

Dans le cottage isolé qu’il occupe au milieu des champs de l’île Nou, Macé cultive la concession qu’on lui a octroyé et se déclare heureux ; mais il y a des jours où il ne se tient pas de joie : ce sont ceux qui précèdent une exécution capitale. Lorsque la chose traîne en longueur , il va quotidiennement s’informer si c’est pour le lendemain. A la chute de M. Grévy, il eut un soupir de soulagement — « J’espère, dit-il au commandant, que le nouveau Président de la République ne va pas imiter ce père-la-grâce ! » Depuis cette époque, le chef de l’état, pour éviter d’interminables lenteurs, s’est dessaisi du droit de grâce vis-à-vis des condamnés à mort dans les deux bagnes d’outre-mer. C’est le gouverneur qui l’exerce, assisté du Conseil privé de la colonie. Les choses vont ainsi plus vite, et les exécutions sont un peu plus fréquentes. Pas assez fréquentes, cependant, aux yeux de Macé, qui touche dix francs, deux bouteilles de vin et une boîte de sardines pour chaque vacation.

M. de Nou, quand il opère, est en redingote noire. Je vais le voir dans sa propriété. Là, il porte un simple costume de toile bise, fort ressemblant à celui qu’il portait quand il purgeait sa peine.
— « J’ai soixante-six ans, me dit-il. Voyez, j’ai perdu l’index de la main droite dans le dernier cyclone. Il me fut coupé net par un morceau de tôle enlevé d’un toit. La main droite, c’était la bonne… J’ai eu peur. Néanmoins, elle reste sûre, et je vous jure qu’elle ne tremble pas. On parle de M. Deibler, on dit qu’il lui arrive de gâcher de l’ouvrage : à moi, jamais ! Quand il voudra, je ferai un match avec lui. Du reste, ma machine fonctionne divinement. »

 

 

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Extrait de : Visions de bagne, par Jacques Dhur. J. Ferenczi et fils, éditeurs, 1925, Paris. 287 pages.
Il a également publié en 1925 un ouvrage sur les bagnes militaires (Biribi) où il fut le premier à dénoncer les traitements sadiques de la hiérarchie militaire.

 

Le journaliste Jacques Dhur (Felix Le Heno), a fait publier en 1925 le récit d’un séjour qu’il avait effectué bien avant la guerre de 14-18, en Nouvelle-Calédonie, et ayant pour sujet le monde du bagne. Au cours de son séjour il rencontra l’exécuteur Macé (mort en 1905) :

MONSIEUR DE NOU.

« C’est en sortant de ce déjeuner que, visitant l’île, on me présenta au bourreau du bagne, — Monsieur de Nou.
C’était un vieux forçat libéré, du nom de Macé.
Un poivrot, sorte de brute à la lèvre baveuse et aux yeux éteints, les cheveux et la barbe sale, en désordre, et à qui un effroyable nez, un pif vineux et bourgeonnant, faisait une trogne bouffie de polichinelle de cauchemar, aux enluminures de sang.
Il habitait une proprette petite maison, entourée de champs qu’il cultivait, vivotant du maigre revenu de ces terres qui lui avaient été octroyées en matière de salaire.

Naturellement, c’était lui-même qui avait sollicité le poste de bourreau lorsqu’il était devenu vacant.
Échoué au bagne pour assassinats, il trouvait dans l’exercice de son nouveau métier la satisfaction de ses sanguinaires instincts de tuerie.
— Ah ! cette joie de couper les caboches, ricanait-il, et une flamme mauvaise allumait son regard.
Celui-là, certes, avait la vocation. On sentait en lui la férocité d’un tigre. Et il pouvait s’en donner à cœur joie de faire couler le sang, sans avoir à redouter, désormais, les foudres de la justice. Il tuait maintenant avec la loi pour lui.
— Comme ça…on peut « travailler » tranquille…faire de la belle ouvrage…
Et il riait, la lèvre relevé d’un pli féroce et gai.

Un tic étrange, pourtant, faisait que, quand il marchait, tous les trois pas, brusquement, il tournait la tête et regardait, anxieux, derrière lui, comme s’il craignait un coup de couteau.
C’est que les bagnards ne l’avaient pas précisément « à la bonne », comme il disait lui-même. Mais il était sur l’œil, et d’attaque !…
— Les salauds… ils peuvent venir ! les défiait-il, d’un accent qui donnait comme une morsure aux mots.

Mais alors, là-bas au bagne, comme en France à vrai dire, on ne guillotinait plus. Et si le bourreau existait toujours, c’était un peu à l’état de figurant.
Aussi Macé se plaignait que la clémence présidentielle l’empêchât de « s’occuper » et en même temps les 10 francs qu’il touchait par exécution, avec deux bouteilles de vin et une boîte de sardines.

 

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Et puis, il y avait les bénéficiaires accessoires, tel que le « pâté du diable » que demandait toujours le condamné et qu’il finissait, lui, le bourreau fin gourmets…
— C’est la « mouise », gémissait-il.
Et comme je le regardais, tout crasseux, dépenaillé, dans son vieux costume à vieux carreaux, passé de couleur, souillé, troué par places, il a deviné ma pensée.
— Oh! non… monsieur… non… quand je « travaille » c’est pas avec ça… avec ces sales frusques…

En deux enjambées rapides, Macé est allé à une armoire qu’il ouvre toute large. Et le voici, une redingote, un gilet, un pantalon noir, en mains…
Précautionneusement, il les déploie devant moi.
Puis :
— Regardez… Deibler n’a pas mieux ! s’enorgueillit-il…
Sa seule distraction était de monter et de démonter sa guillotine que, sans se lasser, il astiquait, il fourbissait, et qu’il voulait coquette et belle, comme une femme aimée…

Son plus grand bonheur était naguère, lorsqu’il exécutait un condamné, d’avoir autour de lui des personnages de marque.
Aujourd’hui, il en était réduit pour faire admirer sa maitrise à dresser ses bois de justice et à guillotiner… « une botte de paille »;
Il y avait quelque temps, à un archiduc autrichien, il avait donné cette représentation. Et comme ce haut personnage le complimentait, modeste, il avait avoué :
— Non, ce n’est plus ça… je me rouille, Altesse.

 

 

Paris. Jacques Dhur dépose comme témoin au procès (pour espionnage) de Charles Humbert et ses trois co-accusés (mars 1919).

Paris. Jacques Dhur dépose comme témoin au procès (pour espionnage) de Charles Humbert et ses trois co-accusés (mars 1919).

 

« Le nommé Macé, ancien « correcteur » (forçat chargé autrefois de donner la schlague), fut gratifié de dix-huit coups de tranchet dont le moindre eût tué un honnête homme, mais qui n’eurent sans doute, par esprit d’antithèse, d’autre conséquence que d’ajouter à la férocité de sa physionomie l’appoint de quelques cicatrices.
Jamais on ne put tirer de lui la désignation de ses agresseurs ; cependant, comme il est de nature rancunière, il parvint à concilier sa fidélité à la foi jurée avec son légitime désir de vengeance ; il est aujourd’hui le bourreau. On comprend combien, dans ces conditions, la police a de peine à recruter ce qu’elle nomme des « indicateurs » et que les condamnés appellent en leur argot des « moutons. »

Extrait de : Au bagne – Le régime des forçats en Nouvelle-Calédonie, par Paul Mimande.
Revue des Deux Mondes, tome 117, 15 mai 1893.

 

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Sources : Guillotine : Forum consacré à l’étude historique et culturelle de la guillotine et des sujets connexes.

Ecrit par : Trapard Creteux (954 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


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