Lettre d’espoir venue d’une autre génération

Je profite du Cri du Cagou pour rendre un petit hommage à ma grand-mère qui a vécu à Nouméa de 1987 à 2011, année de son décès. Mes grands-parents étaient des personnes appréciées à Nouméa comme le sont généralement les vieux ici, mais ils vivaient très à l’écart des gens et communiquaient très peu. Ils n’avaient pas de véhicule et faisaient toutes leurs démarches à pied ou en car. Donc ils faisaient partie de ces vieux que beaucoup de personnes connaissaient de vue à Nouméa.

Disons aussi que cet hommage, elle me le rend bien à travers ce courrier qu’elle m’avait écrit au milieu des années 90 alors que j’avais eu un grave problème de santé et que j’avais dû être hospitalisé d’urgence. Je pense que chaque lecteur pourra y trouver aussi un intérêt que ce soit dans le développement ou dans la conclusion de sa lettre.

J’ajouterai aussi que cette lettre est unique pour moi, et pour ma famille, puisque ma grand-mère était de cette génération qui transmettait très peu à leur descendance, voire uniquement l’essentiel. En tout cas, c’était le cas pour ce qui étaient des milieux populaires.

Et dans ce courrier, elle me parlait d’elle et me racontait son histoire…

Trapard

Je m’appelle Olivette Christiane COLLIN. Je suis née le 1er janvier 1925 à La Rouère, commune de Ruffec-le-Château. Berry.

Mon enfance a été très belle car à la campagne j’avais l’espace pour jouer et respirer l’air pur. Je profitais des quatre saisons.

Au printemps j’étais émerveillée par la beauté de la nature, je cueillais les premières fleurs qui venaient d’éclore dans la prairie. Je regardais également tout cet environnement verdoyant avec les arbres fleuris qui, par la suite, allaient donner de bons et beaux fruits que je mangerais.

L’été j’appréciais beaucoup cette saison car il faisait très chaud et je pouvais rester dehors car les jours étaient très longs et je voulais en profiter au maximum. Et aussi les vacances d’été car je n’aimais pas l’école, en plus j’étais indisciplinée.

À l’arrivée de l’automne les jours étaient plus courts mais malgré tout il faisait encore beau avec un feuillage doré pouvant faire de très belles peintures.

L’hiver on n’aime pas cette saison car il fait froid. Quand on est enfant on court pour se réchauffer ; avec la neige on fait un bonhomme de neige et avec le verglas on réalise de belles glissades et des buches… Tout cela fait partie du jeu.

Mon adolescence restera un mauvais souvenir car en 1939 la guerre est déclarée. J’ai 14 ans et je vois partir des gens de connaissance que j’aimais et qui ne sont jamais revenus. Ensuite c’est l’Occupation par l’armée allemande. Beaucoup de jeunes d’environ 18 ans sont allés dans la Résistance pour éviter d’être réquisitionnés par l’Occupant. Beaucoup de maquisards ne sont jamais revenus dans leurs foyers et ceux qui s’en sont sortis par la suite, sont devenus malades à cause des privations. Ils couchaient où ils se trouvaient, dehors, par mauvais temps.

Je me souviens qu’un jour j’ai vu passer, à côté de chez mes parents, un camion avec une trentaine d’Allemands. Ensuite nous avons entendu des tirs. À deux kilomètres il y avait des maquisards bien cachés mais ils avaient été dénoncés par des traitres français car ils étaient nombreux, hélas ! Quelle honte !

Cette guerre et ensuite l’Occupation ont fait beaucoup de veuves et d’orphelins. Nous avions les restrictions c’est-à-dire que les gens avaient une carte qui s’appelait J3. Avec cette carte, on avait le droit par exemple, à 200 g de pain et du mauvais pain de chien avec une vilaine couleur et du mauvais goût. Le beurre c’était tant de grammes, le chocolat, la farine, etc… Avec la croissance nous avions besoin d’une bonne nourriture mais ce n’était pas le cas. On trouvait à acheter de l’huile et d’autres aliments mais ils n’avaient aucun goût. Ce qui était le plus écœurant : les gens qui avaient de l’argent trouvaient tout ce dont ils avaient besoin au marché noir. Beaucoup de personnes ont ainsi gagné de l’argent sale pendant cette guerre et l’Occupation…

Je me souviens le 17 juin 1940, il y a eu un bombardement par l’armée italienne (puisqu’ils étaient alliés avec les Allemands), il y avait des soldats français qui s’étaient réfugiés dans le village et étaient chez mes parents et des voisins. Ils avaient camouflé leurs camions sous les arbres et avaient mis des branchages sur les voitures pour ne pas qu’ils soient découverts par les avions.

Le bombardement allait de Paris à Poitiers car toute la ligne de chemin de fer a été détruite. Comme la ligne passait pas très loin de chez les parents, quand les bombes explosaient, les vitres des fenêtres tremblaient et j’avais très peur. Les soldats disaient « on ne craint rien car les avions ne passent pas au-dessus des maisons ». Ma sœur aînée habitait Poitiers, elle a tout perdu, il ne lui restait qu’un mouchoir pour pleurer. Heureusement qu’elle s’était réfugiée dans une cave souterraine autrement elle aurait été tuée.

C’est pour cela que ma génération ayant vécu ces horreurs nous sommes plus compréhensifs et patients.

Le 6 juin 1944, ce fut le débarquement des alliés américains et anglais venus pour aider les Français à chasser l’ennemi du pays mais malheureusement cela ne s’est pas déroulé sans morts du côté militaire et civil. Beaucoup de villes et régions françaises ont été détruites, c’était l’horreur.

Le 8 mai 1945 la France a été libérée donc on doit continuer à respecter ce jour car beaucoup de personnes ont sacrifié leur vie. Certains, indifférents, ont peut être la mémoire courte car ils disent que c’est du passé…

La relation avec mes parents a toujours été bonne malgré leurs âges car, quand je suis née, mon père avait 50 ans et ma mère 42. Comme j’étais la dernière, donc la plus jeune, mon père était plutôt sévère. Je sortais avec des camarades, nous n’avions pas trop de distractions car, à cette époque, la modernisation était inconnue. Nous allions au bal, nous faisions des promenades… Nous n’avions pas de problème avec la drogue, le tabac non plus, surtout les jeunes filles. Jamais je ne les voyais allumer une cigarette, pour l’alcool c’était la même chose. Chez les garçons c’était plus fréquent. De toute façon les parents n’auraient jamais accepté ce qui se passe aujourd’hui et on comprenait très bien qu’ils avaient raison. La jeunesse n’était pas la même que maintenant. Elle était une génération qui venait de souffrir de la guerre ensuite l’occupation par l’ennemi donc nous étions devenus adultes.

J’ai rencontré Bobby en décembre 1944 en allant attendre ma sœur aînée aux cars. Elle venait de Poitiers pour passer les fêtes de Noël et le jour de l’An avec la famille. Ensuite j’ai continué de correspondre avec lui. Je le trouvais dynamique, très gai malgré notre différence d’âge, un cœur d’or, très intelligent. Il était toujours dans le maquis. Ensuite il a eu des prisonniers allemands à surveiller c’est-à-dire qu’il en avait la responsabilité.

À la Libération il a subi une opération puis il a repris la vie civile et son travail de peintre.

Le 19 janvier 1946 nous nous sommes mariés.

Notre fils est né le 15 juillet 1948.

Nous avons beaucoup voyagé en France car Bobby changeait souvent d’employeur ce qui nous a permis de vivre dans plusieurs régions.

Puis un jour étant en retraite nous avons décidé d’aller au bout du monde, en Nouvelle-Calédonie, retrouver les enfants et petits-enfants.

Maintenant ce que j’aurais aimé faire : travailler dans un bureau car la vie de tous les jours est plus facile, les avantages sociaux plus intéressants que dans le privé. Mais je n’ai pas eu la possibilité et la capacité de pouvoir réaliser ce projet. Il a fallu que je me dirige vers les travaux manuels. Cela est difficile, le salaire pas très élevé pour le travail fait, souvent très sale et dans le mauvais temps. Quand on n’a pas le choix il faut bien s’en sortir. Je me suis aussi occupé de ma mère, qui était âgée et paralysée à la suite d’une mauvaise cassure du col du fémur, pour éviter qu’elle aille dans un hôpital jusqu’à la fin de ses jours. Pendant 4 à 5 ans je l’ai prise en charge à notre domicile. J’étais seule pour m’occuper d’une personne handicapée ; c’est très dur physiquement et aussi moralement. J’y suis tout de même arrivée !

Sentir le vieillissement n’est pas très agréable mais si on peut se subvenir seul, on se dit que malgré l’âge on peut encore se débrouiller. C’est un réconfort malgré les problèmes de santé. Si on reste lucide on peut prendre ses médicaments sans aucun problème. De toute manière vieillir il faut l’accepter. On ne peut pas revenir en arrière. Ce qui est très dur, c’est d’avoir un handicap quelconque et de ne pouvoir vivre seul. Avoir quelqu’un qui s’occupe de soi, là on doit se sentir diminué surtout si on est lucide. Il ne faut pas trop y penser car à ce moment-là, le moral risque d’être atteint. J’ai vécu ce genre de situation avec ma mère pendant des années et c’est très triste. Enfin essayons de vivre tant que l’on peut, s’en sortir seul avant que les mauvais jours n’arrivent…

Le travail manuel j’aime bien. Comme je n’ai pas eu la chance de faire un métier intellectuel, il fallait bien faire autre chose mais c’est très fatiguant. Être toujours debout, exposée au froid, faire quelques travaux qui ne sont pas appropriés à sa force. J’ai travaillé pendant quelques années comme aide-ménagère chez des personnes âgées. Il est nécessaire d’avoir le caractère solide et tolérant avec beaucoup de patience. En plus le travail est souvent très sale chez certains, selon leur nature. Eux m’avaient très bien adoptés. Quand je suis partie ils étaient très tristes et me demandaient quand j’allais revenir.

Mes heures de travail étaient de 8 heures par jour et 48 heures par semaine. À l’époque on travaillait le samedi. Maintenant avec le chômage les gens demandent à travailler 32 heures. Auparavant j’étais chez une sage-femme : je prenais les rendez-vous au téléphone et je recevais les personnes qui venaient en consultation. Entre-temps je faisais le ménage et il y avait beaucoup d’entretien vu sa profession. J’ai travaillé également chez un kinésithérapeute car souvent je travaillais à mi-temps. J’allais dans plusieurs endroits pour avoir un meilleur revenu.

Enfin j’ai travaillé sept années en région parisienne jusqu’à ma retraite à temps complet (mais pas le samedi). J’ai fait le ménage chez une péripatéticienne à domicile (une prostituée de luxe) : elle était très gentille. J’ai terminé ma carrière chez un employeur qui avait un bar et un hôtel. Je faisais l’entretien des chambres. Il y avait beaucoup de travail c’est-à-dire d’autres travaux ménagers, cuisine pour les employeurs et employés, le lavage, le repassage, etc…

Enfin je suis arrivée à ma retraite.

J’étais bien contente que le dur travail soit terminé. Que je puisse profiter de ma tranquillité.

Je suis très affectée par le chômage surtout pour les jeunes mais il faut être patient car malheureusement c’est déjà arrivé, dans le passé.

Je t’embrasse.

Olivette

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Ma grand-mère. Nouméa, 1997.

AvatarEcrit par : Trapard Creteux (970 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


3 Comments

  1. Avatar La Tortue

    trop bien le partage!

  2. Avatar dominique GERBAUD

    Bonjour

    Un grand Merci à Trapard pour ce partage qui me permet de connaître un peu l’histoire de notre famille.

    Dominique G…….d

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