Je suis métisse

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Métisse, ça veut dire quoi ? Métisse, c’est quoi ta culture ? Culture A, B, A+B, A*B ?

C’est quoi la culture A ? C’est la culture qui est dominante là où tu vis, véhiculée par l’école, les médias et la société en général. C’est celle qui est davantage valorisée socialement, et dont tu comprends vite que t’as intérêt à en maîtriser les codes… si tu veux t’en sortir dans la vie.

La culture B, elle te donne ce petit côté « exotique » avec en prime, le « privilège » de subir des blagues vaseuses. Tu sais, c’est cette blague sur tes origines que tu entends pour la 10 000ème fois, mais dont ton interlocuteur croit – naïvement – que c’est la première fois, et même qu’il se trouve très drôle. La culture B, c’est celle qui te donne ce petit côté « folklorique », et qui te pousse très rapidement à fuir certains milieux pour ne pas devenir la caution du raciste, le « phénomène de foire », la cible privilégiée des vannes confortant les uns dans leur supériorité, les autres dans leur ouverture à la différence.

Benoît, le fameux « ami noir » de tous les racistes (Le Gorafi) :

Un jour, on m’a dit : « Ça doit être compliqué d’être métis, d’avoir toujours le cul entre deux chaises ».

métisse Bitch Crew nouvelle-Calédonie Les Chiennes BleuesDéjà, j’aimerais bien qu’on arrête de parler de mon cul. Ensuite, être métis-se, c’est plutôt jouer en permanence à la chaise musicale, en fonction de la culture ambiante. Dit autrement, c’est un peu comme être un caméléon. En fonction du milieu, je change de couleur, je m’adapte pour me fondre dans la masse. Je voyage d’un système de pensée à un autre, je virevolte et détricote, prends de l’un et laisse de l’autre. Parce que « les métis ne sont jamais là où on les attend »1.

Métis-s-e, tu ne rentres dans aucune case mais aucune étiquette ne peut te coller à la peau parce que tu changes de peau comme si tu ne cessais de muer et d’enlever les couches sociales qui te recouvrent.

Un jour, on m’a dit « Vous les métis, vous avez un grand besoin d’appartenance au groupe ».

Cette question venait d’une personne qui me demandait si je me considérais de culture A ou de culture B, montrant à son insu que c’est elle qui avait besoin de me rattacher à un groupe d’appartenance. Pour le reste, je lui ai répondu que je n’appartenais qu’à moi-même.

Le métissage n’a jamais été une question pour moi jusqu’à ce que je sois en âge d’interagir avec mes pairs et qu’ils me posent des tas de questions bizarres sur mon lieu de naissance, ma façon de vivre, ma façon de penser. Je suis née métisse et cela me paraissait la chose la plus naturelle au monde, jusqu’à ce que je me vois dans le regard des autres ; jusqu’à ce que je comprenne qu’il est possible que, jusqu’à la fin de mes jours, certains croient pouvoir deviner ce que je suis, juste en voyant mon phénotype.

Un jour, on m’a dit : « Quelle chance tu as d’être métisse, c’est tellement beau ! ».

J’aurais aimé qu’on vienne me le dire en face dans la cour de récré, quand je subissais les insultes racistes des autres enfants, sous le regard indifférent voire goguenard des adultes autour. La chance ne nous sourit pas toujours. Être métis-se, c’est aussi cela : un bel aperçu, dès ta plus tendre enfance, de la médiocrité humaine. Tu entends des propos racistes dans ton propre entourage, qui oublie que tu as un ailleurs en toi, à croire que si tu es avec « eux » c’est que tu es comme « eux », effaçant ta singularité à leurs yeux. La réalité, c’est que tu ne seras jamais tout à fait comme « eux ». Chaque fois que tu seras témoin de racisme, cela te fera mal sans que tu n’arrives à savoir exactement où. Et chaque fois que tu te tairas face à l’injustice, tu auras l’impression de trahir une partie de toi-même.

Parce que tu sais ce qu’est un préjugé, et le mal que cela fait. Parce que tu sais combien c’est faux, et tu comprends peu à peu que c’est une façon pour ceux qui se le disent de se rassurer sur eux-mêmes, quitte à se construire une vision bancale du monde.

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Un jour, on m’a dit « C’est dommage que tu renies tes origines ».

Quand on me demande d’où je viens, parfois je préfère reste vague. J’ai même fabriqué avec le temps une réponse « toute faite », qui me permet d’éluder la vraie question de mon interlocuteur. Parce qu’avec le temps, je sais que ce n’est pas forcément mon histoire qui l’intéresse, mais bien ce petit ingrédient de cocktail ethnico-exotique qui me rend si « mystérieuse » à ses yeux. La réalité, c’est que c’est la seule « protection » que j’ai trouvée, parce que j’ai renoncé à me défendre et qu’au fond, ce n’est pas mon problème… mais bien celui de l’autre.

What kind of Asian are you ?

[youtube]https://youtu.be/O9_dqlEzAgQ[/youtube]

Sauf que parfois, cela peut venir de ses propres amis et que cela heurte beaucoup plus violemment que si cela venait d’un inconnu, dont on se serait contenté de penser que c’est un ignare de plus avant de passer son métisse Bitch Crew nouvelle-Calédonie Les Chiennes Bleueschemin. Il y aura donc des amis dont on s’écartera, et d’autres qu’on gardera tout près de son cœur pour toujours. Parce que ignorance n’est pas malveillance, et que ce sont aussi ces rencontres-là qui nous rendent plus sincères envers nous-mêmes ; lorsque par amitié, amour ou tout simplement humanité, il nous faut apprendre à dépasser la différence et nos différends.

Comment répondre à un propos raciste :

[youtube]https://youtu.be/1Z7hpzdxn98[/youtube]

« Toi l’autre, différent, mais au fond si proche de moi »2

Et puis, un jour, tu t’aperçois que ta sensibilité a grandi et s’est déployée à tous les préjugés qui tournent autour de cette planète. Tu as développé un esprit critique, si bien que dans ta solitude métisse, tu découvres soudain qu’il y a un lien entre toi et tant d’autres personnes, avec qui tu croyais n’avoir pas grand-chose en commun :

Ce sont toutes ces « minorités », qu’on rabaisse pour qu’elles restent « minorités » ; qu’on montre du doigt quand rien ne va pour « nous », mais qu’on oublie quand rien ne va pour elles. Et on trouverait presque ça « normal » tant que ça ne nous arrive pas. Dommage pour tous ces êtres humains qui sont nés du mauvais côté de la barrière sociale, dont la mort n’est qu’ « une bouche de plus en moins à nourrir », une statistique noyée dans la masse.

Les Jeux Olympiques de l’oppression, par Maysoon Zayid :

[youtube]https://youtu.be/L4r6iHz4Xr0[/youtube]

Tant de clivages et de dichotomies : « blanc/noir », « homme/femme », « indépendantiste/loyaliste », « gauche/droite »… Pourtant, dans le fond, nous sommes tous métis de notre père et de notre mère. La culture, ce n’est pas qu’une question de phénotype ; c’est aussi une question de milieu social. C’est juste que sur toi, ça se voit !

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Bref, être métis-se, ce n’est ni culture A + culture B, ni culture A * culture B : c’est culture C.

Être métisse, c’est une culture tierce. Une culture qui se réinvente tous les jours, au gré des rencontres et des bouleversements intérieurs et interpersonnels.
Une culture qui repousse continuellement ses frontières, au fur et à mesure que l’on (se) reconnaît (dans) son essence et sa valeur.

« Métis » de Gaël Faye :

[youtube]https://youtu.be/wXKsh7CrU8M[/youtube]

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Note :
1 Extrait du texte « La spécificité des métis » de Jonathan Ahovi. (retour)
2 Extrait du titre « Métis » de Gaël Faye. (retour)

AvatarEcrit par : Bitch Crew (20 Posts)


8 Comments

  1. Encore une bombe, une vraie claque cet article.
    ça fait du bien de lire des trucs comme ça…
    Merci à vous la Bitch Crew

  2. Et excusez moi d’avoir tant tardé à vous publier

  3. Avatar Trapard Creteux

    Dur dur mais superbement expliqué et la conclusion est excellente : “Une culture qui se réinvente tous les jours, au gré des rencontres et des bouleversements intérieurs et interpersonnels.”
    En tout cas elle me parle très bien.

    Perso, je suis Métis mais Blanco à l’œil nu donc je ne m’exprimerai pas sur le regard de l’autre à ce sujet. Mais concernant les transitions entre les cultures A, B & C dont tu/vous parles/ez, la Calédonie a évidemment toujours été une championne du monde en matière de “repérages identitaires” au niveau du faciès d’un individu, de sa démarche, de sa façon de s’exprimer et donc…de sa provenance.

    Pour ce qui est de la naissance, Vincent Vuibert l’a très bien exprimé au début de ses “Chroniques de la Mauvaise Herbe”. Une femme qui débarque et accouche demain à Gaston Bourret, son fils sera plus Calédonien que n’importe quel gars qui passe sa vie complète en Calédonie mais qui a raté “la case naissance ici”.

    Ensuite, récemment j’ai vu sur NC1ere une interview de Fote Trolue à la télévision qui expliquait de manière militante que lorsqu’il a quitté la tribu pour s’installer à Nouméa, il est passé aux regards des autres du statut d’homme à celui de “noir”. C’est évidemment quelque chose que tout le monde vit en Calédonie et notamment à Nouméa où le brassage culturel et ethnique est très fort (peut-être pas encore assez puisque les chocs culturels et les incompréhensions et naïvetés sont toujours bien présentes).
    Perso, moi qui suis arrivé en Calédonie enfant, j’ai autant été un “Blanc” que le “Zor”.
    -Et d’un côté je garde plus de trente ans après toutes mes bagarres en esprit, des bagarres pour refuser d’être un “Zor” et me faire accepter par la force. Sans parler que mon adolescence s’est faîte pendant les Évènements, donc à une époque où l’on écartait notre identité propre (ce que tu appelles “La culture C”) pour être soit Loyaliste, soit Indépendantiste, sans aucune autre alternative. D’ailleurs, plus de 25 ans après, on fait encore des amalgames entre couleurs de peau et militantisme politique en Calédonie tellement cette période a été lourde. Les périodes suivantes aussi dans un certain sens.
    -Et de l’autre, il m’a fallu tant d’années pour ne plus penser en termes “Je suis un Blanc”.

    Ensuite, être métis ça peut avoir d’autres profondeurs. Par exemple ma famille a demandé la naturalisation française, et c’est quelque chose que je vis intimement au fond de moi toute ma vie : de souvent baisser inconsciemment la tête face aux Français alors que j’en suis un.

    Et enfin pour revenir à cette conclusion “Une culture qui se réinvente tous les jours, au gré des rencontres et des bouleversements intérieurs et interpersonnels.”
    Je suis entièrement d’accord. J’ajouterai aussi que plus tes racines de la culture A ou de la culture B s’éteignent ou se rompent avec le temps, plus tu dérapes sur l’autre, ce qui modifie évidemment ce que tu es au fond de toi.

    Bon bref, je m’excuse pour tout ce blabla plus identitaire que réellement lié à l’idée qu’on a souvent du métissage (mais c’est vous qui avez commencé ! :mrgreen: ). Et merci pour cet article plein de réflexions (dans les deux sens du terme).

    Sinon BoSS U c’est moi qui aie des hallus ou Le Cri du Cagou a vraiment choppé la jaunisse aujourd’hui ???

  4. Avatar tornéné

    De la boulette ce post.
    Ca fait du bien et les vidéos sont top.

    Venant du 93 et ayant vraiment autour de moi des mélanges sociaux, culturels et de couleurs, je réfléchis depuis un bout sur cette question du métissage, dont je ne suis pas pour ce qui est de la couleur de peau.

    En revanche dans ce Pays, ici, j’ai constaté un truc de dingue : il y a 2 ans, mon pote est venu me voir.
    Ce pote est noir. Un noir compliqué : des antilles, mais adopté par une famille blanche en banlieue (DASS etc)

    Il a été en Martinique, à la réunion, et il fréquente professionnellement les communautés antillaises, africaines etc.
    Il fait alors “partie de la bande de noirs”.

    Mais en arrivant ici, lorsque je l’ai posé dans la case du vieux Mathias à la tribu, pour la 1ère fois de sa vie, d’autres noirs l’ont considéré COMME UN BLANC… pire : comme un zoreil !!!
    Je peux vous dire que ça lui a fait du bien.
    UN BIEN FOU de ne pas avoir à justifier de pas parler Créole ni connaître le bled de ses parents ni de faire + copain-copain avec les mecs de la tribus que moi sous prétexte qu’ils partageraient une couleur de peau.
    A 40 ans, c’était la première fois de sa vie qu’il n’était pas NOIR, et non qu’il renie quoi que ce soit, ça lui a été bon de ne pas être vu ou interprété d’après son taux de mélanine.

    Un(e) métis(se) est ce qu’il est. On peut dire C, mais ça peut être A ou B, ou parfois A parfois B parfois C parce que si l’être humain est là aujourd’hui c’est parce qu’il a une capacité d’adaptation extraordinaire.
    Contrairement aux gros cons, qui eux restent sur leurs préjugés.

    • Avatar Trapard Creteux

      De toutes façons, puisque le taux de mélanine a tendance a décliner au fur et à mesure des métissages, le futur sera tout blanc et complètement uniformisé !!!
      Alors autant jouer de nos points distinctifs aujourd’hui parceque d’ici plusieurs générations, ce sera trop tard !!! :mrgreen:

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