L’aveu de Michel Rocard sur l’affaire d’Ouvéa

Un article parue dans “Rue 89” en 2008.

 

Pierre-Louis Mirc
Photo : Pierre-Louis Mirc

 

Vingt ans après l’affaire de la grotte d’Ouvea qui fit vingt-cinq morts en Nouvelle-Calédonie, l’ancien Premier ministre avoue qu’il savait que les militaires français ont achevé des prisonniers kanaks « à coups de bottes ». « Au moins un officier et peut-être un sous-officier », précise Michel Rocard dans une émission diffusée lundi sur France Culture.

Mediapart a été le premier à relever l’aveu, passé complètement inaperçu, dans la série d’émissions fleuves que France Culture consacre cette semaine à la Nouvelle-Calédonie. Pendant une heure, l’artisan des accords d’Ouvéa qui vont rétablir la paix après des années de lutte raconte la difficile gestion de cette crise.

Des morts dont les circonstances restent troubles

Ce n’est pas la première fois qu’elle est disséquée : plusieurs documentaires télé l’ont fait au printemps. Rue89 avait en particulier relevé celui d’Elizabeth Drévillon, car ce film posait les bonnes questions sur une affaire dont les circonstances restent troubles. A la 47e minute de l’émission de France Culture, voici ce que dit Michel Rocard à propos de l’amnistie conclue entre Kanaks et Caldoches :

« Ce que je savais moi -et que j’étais seul à savoir, je ne pouvais pas le dire aux autres délégations parce qu’il ne fallait pas que le secret sorte- c’est qu’il y avait aussi des officiers français… enfin, au moins un et peut-être un sous-officier, on ne sait pas très bien… A la fin de l’épisode de la grotte d’Ouvea, il y a eu des blessés kanaks et deux de ces blessés ont été achevés à coups de bottes par des militaires français, dont un officier. »

Même si l’information n’est pas nouvelle en soi, elle était longuement analysée par Elizabeth Drévillon, c’est la première fois qu’elle est publiquement reconnue par un responsable politique de premier plan. Michel Rocard poursuit :

« Il fallait prévoir que cela finisse par se savoir et il fallait donc prévoir que cela aussi soit garanti par l’amnistie. »

Ce qui sera fait, après le vote de cette loi d’amnistie par le Parlement. « La France a tenu sa parole », conclut Michel Rocard. Sur dix-neuf cadavres décomptés le 5 mai 1988 autour de la grotte d’Ouvéa, douze ont une balle dans la tête.

 

Pierre-Louis Mirc
Photo : Pierre-Louis Mirc

 

Quand Jacques Chirac parlera-t-il de son rôle dans cette affaire ?

On le sait : les politiques français n’ont pas l’habitude de se justifier de leurs actes. Ni devant le Parlement, encore moins face à l’opinion, surtout lorsque cela concerne des affaires où l’usage de la violence est en jeu. Car alors, la frontière entre le légitime et l’illégitime est parfois ténue. En témoigne cet échange, relaté par le général Vidal, l’un des officiers qui eut à gérer sur place cette crise d’Ouvea. Voici comment il présente l’échange qu’il eut alors avec Jacques Chirac, Premier ministre :

Jacques Chirac : « Que pensez-vous de l’idée d’intervenir ? »

Le général Vidal : « C’est possible, mais difficile et risqué. »

Chirac : « Que feraient les Israéliens et Margaret Thatcher dans un pareil cas ? »

Vidal : « Ils le feraient. »

Chirac : « Alors, nous allons le faire. »

Détail incroyable, le Premier ministre demande alors à l’officier de s’engager par écrit sur les pertes envisageables : « Un à deux tués, six à huit blessés, minimum », écrit-il. A ce jour, Jacques Chirac ne s’est toujours pas expliqué sur l’affaire d’Ouvea qui fut au cœur de la bataille présidentielle de 1988. L’aveu de Michel Rocard entrainera-t-il d’autres confessions ?

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David Servenay | Ex-Rue89

19/08/2008 à 12h23

AvatarEcrit par : BoSS U (2349 Posts)

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4 Comments

  1. Le plus dur, est-ce de pardonner, ou bien de se pardonner à soi même?

  2. Le plus dur est de ne pas refaire les mêmes erreurs !

    • Avatar Trapard Creteux

      Exact.
      D’ailleurs, puisqu’on est dans le message politicien franco-français, et pour faire un petit jeu de miroirs avec ton article, j’en publie un autre plus récent que le tien (qui date de 2008). 😉
      2008 c’est les 20 ans des accords, c’est la période où Kassovitz venait sur Ouvéa, puis c’est la venue de Michel Rocard en NC, pour fêter les accords, juste après l’élection de Sarkozy.

      ITV de Legorjus, Paris-Match, 15 novembre 2011 :

      Paris Match : Le film (L’Ordre et la Morale) vous montre ­écartelé entre votre morale et votre ­hiérarchie. Vous obéissez aux ordres mais ensuite, écœuré, vous quittez la vie militaire. C’était une décision que vous mûrissiez depuis longtemps ?

      Philippe Legorjus : Non. Je n’avais pas envie de quitter le GIGN, j’y étais très épanoui. Mais là, pour la première fois je n’ai pas pu faire valoir mon point de vue. Les politiques voulaient riposter à la violence par la ­violence, point. Et moi, au fur et à mesure des exigences, je trouvais des solutions et on me refusait tout, tant du côté du FLNKS que du côté de la métropole, je dois dire.

      Paris Match : Il semble, en effet, que les négociations étaient en train d’aboutir et qu’on aurait pu éviter l’assaut meurtrier…

      Philippe Legorjus : Avant l’assaut, les négociations étaient presque finies ! Dianou voulait en sortir. Après deux ou trois jours, il cherchait avec moi la solution et on était en train d’y arriver. Pacifiquement.
      “Dans une prise d’otages, on évite le rapport de forces”

      Paris Match : Le GIGN a plutôt l’image de groupes d’intervention musclés…

      Philippe Legorjus : Ça n’est pas cela du tout. Dans une prise d’otages, on évite le rapport de forces, on est dans une empathie active. On désamorce. Si cela échoue, là, oui, on recourt à la violence. En cas de légitime défense, on tire.

      Paris Match : Au cœur de l’équipe du GIGN à ­Ouvéa, on a l’impression d’un climat de confiance mutuelle et de loyauté ­absolue entre les hommes, c’est un peu trop idyllique !

      Philippe Legorjus : C’est la vérité. Le GIGN n’est pas un panier de crabes. C’est une microsociété où personne ne triche, personne ne trahit. Et si certains dérapent, le groupe veille. Ça n’a pas changé.

      Paris Match : Quid du côté rigide, psychorigide, de l’esprit militaire ?

      Philippe Legorjus : Mais c’est tout le contraire ! C’est une société de souplesse, fondée sur une expérience historique d’opérations ­délicates. D’ailleurs pour entrer au GIGN, on passe des tests difficiles, et pas seulement techniques et physiques. Pendant les huit jours de recrutement, on mesure la stabilité émotionnelle. Et pendant l’année de formation, les recrues ont le loisir de “décrocher”.

      Paris Match : Dans cette affaire d’Ouvéa, on observe un président Mitterrand cynique et ­calculateur, visant sa réélection : il laisse faire son Premier ministre, Chirac, car il veut le voir s’enferrer dans une ­mauvaise image.

      Philippe Legorjus : Oui, Mitterrand avait toutes les cartes en main. N’oubliez pas que c’est lui qui a donné le feu vert à l’assaut. Même si, pour être élu, ­Chirac rêvait de ramener les otages du Liban et de ­régler la crise à Ouvéa.
      “Il y a eu des morts alors que la situation était sous contrôle”

      Paris Match : Dans le film, Bernard Pons n’apparaît pas si va-t-en-guerre qu’on l’a dit…

      Philippe Legorjus : Exactement. Il comprenait mon point de vue conciliateur. Mais il était pris dans ce maelström politique. J’ai vu en lui un vrai fond d’humanité.

      Paris Match : Certains journalistes ont dit qu’au-delà de l’assaut, il y a eu des morts inutiles…

      Philippe Legorjus : Ils ont raison : il y a eu encore des morts alors que la situation était sous contrôle.

      Paris Match : Par énervement ? Ou on a ciblé des ­gêneurs ?

      Philippe Legorjus : Les deux. On a ciblé, entre autres, Wenceslas Lavelloi, dit “Rambo”, le chef militaire des commandos rebelles, un ancien sous-officier de l’armée française. Et d’autres, tués d’une balle dans la tête…

      Paris Match : Y a-t-il eu enquête ?

      Philippe Legorjus : Non. Souvenez-vous qu’il y a eu amnistie générale appliquée aux deux parties. Dans ce cas, plus d’enquête.

      Paris Match : N’avez-vous jamais eu envie de vous lancer vous-même dans la politique, histoire de moraliser un peu le milieu ?

      Philippe Legorjus : Jamais ! Et pourtant j’aime la politique, je suis très proche de Nicolas Hulot, avec qui j’ai monté la fondation Ushuaïa. Je suis engagé dans l’écologie et l’industrie des énergies renouvelables avec la société Vuelto. Mais… il faudrait changer toutes nos élites, leur formation, leur mode de pensée.
      En fait, il faudrait supprimer l’Ena et Polytechnique qui fabriquent des technocrates. Ou interdire pendant dix ans à leurs élèves l’accès à la fonction politique ou aux postes de très haute administration. Et faire de l’université le creuset des élites. Enfin, ­privilégier les solutions pratiques et adaptées au terrain au lieu des schémas préconstruits.

      Et en même temps, ça n’a rien de nouveau toute cette histoire. Moi, en 88, j’étais ici, à Nouméa, comme un con devant ma télé, comme tout le monde ici, et même si on était complètement noyés dans les fausses rumeurs, ça se sentait tout ce cinéma politicien, juste avant les Présidentielles…Donc revenir sur cette histoire, sans arrêt, personnellement, ça me rappelle cette vieille époque frustrante où on était tous comme des cons devant nos télés, en plein climat de violences, et qu’à la télé, ça discutait d’ici, de la Nouvelle-Calédonie, alors que le réel enjeu était ailleurs, plus loin, à 22 000km, du côté de l’Élysée à Paris…
      Donc je crois que ça suffit, maintenant, avec KIKAFÉKOILÀDEDAN…Sinon, ça en revient, encore et encore, à prendre la Calédonie (donc les Calédoniens) avec un nouvel alibi politicien. Et je me doute que tout ceci, correspond à toutes les récentes attaques contre Jacques Chirac et avec le fait que le Parti Socialiste est en chute libre dans les sondages…
      On devrait juste éviter de revenir sans cesse sur ce sujet, au moins par respect pour les personnes qui ont vraiment vécu cette affaire sensible, à Ouvéa. Ou alors, il faut le faire avec eux, là bas, sur place, et le faire, ça porte un autre nom que la “liberté d’expression” et c’est surtout autre chose qu’une forme de Militantisme Borgne de Gauche ou de Droite…
      BoSS U, je suis sûr que tu te déguisais en pirate quand tu étais petit 😉
      Moi, c’était plutôt Tom Sawyer 😉 :mrgreen:
      ou alors Zorro, parce que je suis un peu espagnol et à moitié de Gauche :mrgreen:
      Et en société, j’étais Don Trapardo de la Vega (et avé la moustache !) :mrgreen: :mrgreen: :mrgreen:

      Puis, on est en 2013, quoi !!!

  3. dans cette affaire d’Ouvéa on cherche des bouc émissaires mais on oublie qu’au départ il y a eu le massacre a la machette des gendarmes et la prise d’otages. C”est là que se situent les vraies responsabilités.

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