“On peut tout se dire” par Stefan Sontheimer

Pour la Fête des fous à lier, un concours d’écriture est lancé par la compagnie les artgonautes et le Cri du Cagou. But du jeu, trouver des nouveaux talents, des nouvelles plumes pour assurer la première partie des représentations de Didier Super au théâtre de Poche. Les textes primés seront dits par leurs auteurs ou par des comédiens professionnels. “On peut tout se dire”, un des textes sélectionnés sera joué par son auteur sur scène, Stefan Sontheimer. Le voici, pour le Cri du Cagou.

« On peut tout se dire, non ?

Et j’en vois bien qui se disent – Ah le con, il va balancer, il va se griller, mais nous tranquille dans nos fauteuils on va acquiescer, parce qu’au fonds c’est ce qu’il manque ici. – tout à fait, c’est ce qu’il manque !

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Un trublion, un empêcheur de tourner en rond, celui qui par le rire et la dérision critique haut et fort.

Celui qui ose… et prend les baffes, un clown ça prend des baffes, normal.

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Parce qu’on a tous eu des occasions d’ouvrir notre gueule pour balancer, mais bon on le disait assez fort dans la bagnole, plus doucement au bureau et carrément juste dans le regard avec le chef.

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Il nous faudrait ce gars, fou du roi, chroniqueur acerbe, véritable sentinelle de notre démocratie, que les média ne pourraient refuser à l’antenne, protégé par l’écoute du public. Une espèce de soupape collective, anti-morosité, anti-petitchef, anti-magouillepolitique et anti-con.

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Temps, embrasse le public du regard.

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En toute modestie mesdames, mesdemoiselles, messieurs, je serai pour vous celui là.

Et je vous propose de commencer tout de suite en réglant leur compte à quelques sujets brûlants – roulement de tambour – nos chers politiques, la protection de l’environnement, le social et les nids

de poule.

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Commençons par nos élus, nos chers élus. Hé hé. Et j’entends encore – Ah le con, y’a forcément du beau monde dans la salle, forcément, un spectacle de cette qualité. De la famille à untel, le bras droit d’un autre, un sbire, une oreille zélée qui va rapporter – Alors je réponds oui, ça va se savoir… et je m’en fous. J’ajoute même que ça va être saignant, je vais être méchant voire mauvais, j’ai des noms, ils vont tous y passer.

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Avant d’attaquer, c’est le mot, juste une précision. Sachez que si je massacre, je charcute, dissèque, ridiculise, écrase, ce n’est pas gratuitement. Mon idée c’est avant tout d’œuvrer pour l’intérêt général calédonien, une démarche salutaire un peu à l’image d’un preux chevalier défendant la veuve et l’orphelin mais en plus moderne. J’y viens.

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Nos chers élus. Par qui commencer ? Il y en a tellement et pourtant ce sont toujours les mêmes. Ça fait un moment que je me retiens, vous aussi ? On va se régaler. Pour une fois que c’est nous qui buvons et eux qui vont trinquer. Je vais essayer d’être exhaustif pour pas vous décevoir et dire à peu près ce que vous ressentez comme vexation quotidienne. Ah oui, prenons par exemple celui par qui tout est arrivé, un véritable condensé de tourniquet politique, ses vestes il les boutonne dans le dos c’est vous dire, passé maître dans l’art de la pourriture démagogique, prêt à vendre la collectivité qui l’a pourtant élu pour ses intérêts personnels. Avec toutes les affaires qui lui collent au cul, on va pas se retenir quand même, non ? C’est pas parce que la justice a été baillonnée, qu’il se sent protégé par le pouvoir qu’on va pas justement se donner le pouvoir de lui en mettre plein la gueule ! Oui oui prenons celui-là pour se faire la main. J’ai nommé – roulement de tambour – Noir.

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Lumière – le comédien a un œil au beurre noir, il tient une valise dans une main, un billet d’avion dans l’autre. Il va poser tout ça dans un coin de la scène.

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Bon –temps– la protection de l’environnement en Calédonie, voilà un sujet qui me rend furieux et me fout en colère. Alors autant vous le dire tout de suite, je vais pas y aller avec le dos de la main morte !

Et je mets dans le même sac tous les sujets, la mine, le lagon, la forêt sèche, les incendies, le charbon et les 4*4. Je secoue, gageons que la combinaison ne sera pas gagnante.

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Coup de fil – le comédien va chercher son téléphone – Excusez moi, en plus on vous demande de l’éteindre et moi j’oublie, quel con. Allo ? Ah salut Mimo –au public– c’est mon pote Mimo, 2 secondes. Heu Mimo, je peux pas trop te parler là, je t’expliquerais. Ah– grave -. Ah – plus grave -. Ah – encore plus grave -. Mais ça va quand même ? AAAAAAAAAh bon, alors ça tient toujours le week-end prochain au village SLN ? Bon tu me rassures, parce qu’il y’a tout le monde qui vient. Hé Jojo amène la dose de munitions dans son pick-up, hé on va tout massacré hein ? Ahahah. –temps, regarde le public– Bon OK, je te rappelle, là c’est un peu compliqué. OK, Tata.

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C’était Mimo, désolé pour le coup de fil, mais il m’a fait peur ce con. La mine où il bosse risque gros à cause d’un bout de forêt qu’ils ont écrasé. Pfui, son job a failli y passer. Bon on reprend, mille excuses. On en était où déjà ?

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Ah oui le social.

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Hé sans déconner, vous en avez pas marre vous d’être coincé entre l’enculé de patron en Mercedes et les gros bras syndiqués ? Putain on dirait qu’ils s’arrangent entre eux sur notre gueule. Je vais même vous faire une confidence, vous pouvez pas savoir, dans le monde du spectacle… –regard entendu au public– les pourritures !

Là je vais pas me faire des potes. Mais je vais vous dire, même ici au théâtre de poche, un tout petit théâtre on est bien d’accord, entre une direction tyrannique et des employés tire au flanc –hausse le ton, comme pour être bien entendu des coulisses– ON VA PAS ALLER LOIN DANS LA CULTURE ! C’est la culture du cocotier dans la main ouais !

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Progressivement une musique venant de la régie couvre le son de la voix du comédien.

Un jeu s’engage entre la régie et le comédien. Dès que le comédien commence à parler de manière vindicative la musique couvre sa voix.

Le comédien fini par s’assoir sur une chaise face au public, vaincu.

Il tend les bras comme s’il attrapait un volant, mime la conduite.

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L’autre jour j’étais en bagnole. Bien remonté, comme d’hab ! J’allais au resto, non, j’allais dire 2 ou 3 vérités à mon banquier. Tout d’un coup badambadambadambadam –secousses– putain je m’arrête. Heureusement rien sur ma voiture !

Mais je te jure si un jour je bousille ma caisse à cause de leur putain de route. Hé ben ils vont m’entendre ! »

Noir

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Stefan Sontheimer

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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fois. Thankiou bien !

2 Commentaires

  1. mati dit :

    bien écrit.. merci de partager pour ceux qui n’ont pas pu le voir 🙂

  2. Gelinotte dit :

    Bravo à l’auteur qui écrit “tout haut” ce que tout le monde pense tout bas !!!
    Beau jeu de plume !!!

    J’aurais bien aimé le voir au théâtre de poche mais c’est un peu loin de chez moi quand même !!! 😉

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