ZEx 2.02 : In memoriam, par d’autres

ZEx pour Zone d’Expérimentation, ou un prétexte, s’il en faut, pour créer sur un thème donné.
Ce texte est la huitième contribution sur le sujet (re-)Création. Retrouvez les autres >>>ICI<<<
Le nouveau sujet, c’est L’irrévérence avance masquée, et vous avez jusqu’au 14 janvier pour faire parvenir vos contributions sur lecriducagou[at]gmail.com.
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Eduardo se souvient. Les petits riens du quotidien. Les captures fugaces, du coin de l’œil, du bout des lèvres, d’une oreille distraite. La frange des sensations. Ce qui donne du relief aux souvenirs. Ce qui les rend vrais.

 

Eduardo se souvient. Les enfants qui piaillent au loin. Le ronflement diffus d’un moteur hors-bord. Le grondement perpétuel de la barrière de corail. Le gloussement des gallinacés en quête de germe de coco. Le crissement du sable sous le trot d’un chien.

 

Eduardo se souvient. La fiente ammoniaquée des rats. La cendre froide du foyer au lever. Le fumet moisi des palmes tressées sous la paille du toit. Le parfum sensuel des fleurs de jasmin à la fin du jour. Les bourrasques iodées qui s’engouffrent sous le faré.

 

Eduardo se souvient. Les piqûres de moustiques en rafale malgré les protections. La chaleur brûlante du feu sur les avant-bras au moment de soustraire le poisson à la cuisson. La morsure apaisante de l’eau glacée au moment de rincer l’eau de mer. La démangeaison où la peau est restée trop longtemps au contact de l’herbe.

 

Eduardo se souvient. L’éblouissement du soleil de midi. Le frémissement des feuilles avant l’orage. L’empilement symbolique des couleurs de la végétation, des crêtes arides et du ciel. Les halos fantomatiques de l’humidité sous la pleine lune.

 

Eduardo se souvient. Le sel de mer obstiné à dessécher le gosier. L’amertume du café lyophilisé bu à répétition. L’âpreté des bananes mangées trop vertes. Le fondant de la chair du bec-de-canne cuit dans les braises.

 

Eduardo se souvient, du mieux qu’il peut. Il explore des zones oubliées de sa mémoire, s’attache sur des détails inattendus. Il fouille la bibliothèque de ses sens et tâche d’en extraire le plus superflu, le plus anecdotique, le plus trivial. Tout est dans l’anodin et dans le commun. Rien ne doit être personnel, il est question d’universalité du rien ; rien ne doit retenir l’attention, il est question de l’accessoire et non du principal. Et surtout, il doit respecter le sujet. La partie la plus technique.

Si sa concentration n’est pas optimale, le camping en bord de mer sera vite parasité par l’évacuation d’une chasse d’eau, par l’omniprésence du monoxyde de carbone un samedi soir sur la Baie des Citrons ou l’arrière-goût terreux d’une mauvaise cuvée de kava. De la même manière, il ne faut pas que s’impose le plaisir d’une eau tiède de fin d’après-midi quand la marée basse a favorisé le réchauffement des couches supérieures. Trop central. Trop propice à s’y attarder. Un autre s’en chargera, focalisé sur le sentiment de plaisir global, et explorera la gamme des sensations premières en conséquence. Un autre moins bon que lui.

 

Eduardo se souvient des détails, et à ce titre, fait parti d’une élite étriquée, ces seigneurs de la mémoire sans qui les souvenirs ne seraient qu’une projection en multirama. Capturer des souvenirs idylliques, des souvenirs de farniente ou d’aventure, c’est finalement à la portée de quiconque est doté d’un minimum d’imagination et de culture. Concevoir le soleil en surplomb d’une eau turquoise depuis une plage de sable blanc n’a rien de compliqué. Visualiser l’ascension d’une cascade sur la roche glissante est à la portée de tout le monde. Mais rendre ces scènes réalistes ; donner à ces instants la saveur du vrai ; en faire du vécu en direct. Une autre paire de manche. Et une sacrée bonne dose de détails. Toutes ces petites choses qui font la différence avec la carte postale mémorielle.

 

Eduardo se souvient, en professionnel de la mémoire, et le casque chargé d’électrodes rivé sur son crâne enregistre tout sur mémoire flash. Plus tard, les compilateurs assembleront la scène générale et les détails, accentueront certains au moment opportun, atténueront d’autres pour ne pas les rendre trop pénibles, il reste question de loisir, et finiront par produire une séquence de quelques heures, organisée par tranches, afin de pouvoir la vendre selon l’envie du client. Et ses moyens.

 

Eduardo se souvient, et ses souvenirs valent de l’or. Ou des yuans, en l’occurrence, voilà belle lurette que l’or ne s’expose plus à l’air libre. Des poignées de yuans, et ce n’est pas un problème de dévaluation. Simplement, avec les moyens, on peut se permettre de profiter des plages de sable blanc, on peut s’offrir une chasse au cerf, on peut s’accorder une plongée dans le lagon. Entre quatre murs. Une évasion coûteuse pour cadre supérieur soucieux de rompre avec la monotonie de la terre rouge à dénickeliser. Chaque base-vie est équipée. Un loisir hors de prix pour prospecteur-recruteur en transit. Chaque hôtel de béton luxueux est doté de ses zones de mémoire tarifée. Un délire de fils à papa pour la jeunesse dorée qui ne quittera jamais les quartiers sécurisés. Chaque bar branché de Koné ou Nouméa surfacture le branchement mnésique passées vingt-trois heures.

 

Eduardo se souvient, parce que c’est le moyen qu’ont trouvé les multinationales pour s’exonérer du pillage destructeur des ressources à travers le monde. Conserver dans les mémoires. Reproduire à l’identique ce qu’elles ravagent. Tout en s’assurant une substantielle source de profits supplémentaires. Et un moindre mal, finalement. Avec ou sans, voilà longtemps qu’elles se sont offert ce monde en pâture et les états comme prestataires de service. Garder des traces de ce qui fut, de la beauté écrasée, vaut mieux que rien. Surtout s’il n’y a pas le choix.

 

Eduardo se souvient, parce qu’à soixante-dix sept ans, il est peu de situations qui permettent de toucher un salaire décent avec un seul travail et une pénibilité réduite. Sa retraite en peau de chagrin (autre souvenir, ses jeunes années dans les bureaux de feue l’OPT), sa retraite ne suffit déjà pas à les faire vivre, sa femme et lui, alors les enfants qui peinent encore à se loger ou les petits-enfants dont les diplômes ne sont jamais assez suffisants pour un CDI … Donc à l’âge auquel son père se faisait engueuler par sa mère parce qu’il avait le loisir de ne plus rien faire de ses journées, il prend le tram’ à l’aurore, s’enferme deux heures plus tard dans un laboratoire sans fenêtre, engloutit un sandwich insipide et sous vide pour midi et reprend le tram dans l’autre sens à la nuit tombante, tout ça pour témoigner d’un pays qui ne fait plus rêver que par son passé. Malgré tout, il est chanceux, son petit-frère sert au McDo de Pouembout, livre des documents aussi urgents que confidentiels pour DHL et remplit les rayons du superdiscount de Koné. Tous les jours. A soixante-trois ans.

 

Eduardo se souvient encore une fois chez lui. La parole des vieux pendant la coutume. Les rires aigus des femmes occupées à tresser. Les gestes au moment de planter l’igname. Des souvenirs qu’il n’offrira pour rien au monde à l’argent. Des souvenirs précieux, des souvenirs essentiels, des souvenirs fondateurs. Et ces souvenirs, il les livre aux enfants des enfants de ses enfants, à l’heure du coucher.
Pour qu’eux aussi se souviennent.

Ecrit par : MrGouillat (118 Posts)


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17 Commentaires

  1. BoSS U dit :

    Dommage qu’il n’y ait pas plus de réaction sur cet excellent texte futuriste.
    Perso, j’aime beaucoup.
    J’y vois l’envers du décors de chez Rekall. Ceux dont on n’avait oublié de parler ! Oui, comment son fabriqué les souvenirs chez Rekall ?
    Nous avons là une clef.
    Un texte à mon avis, à soumettre au Sci-Fi club, il cherche peut-être des auteurs pour le Scifimage 3.0 ???

  2. Trapard Creteux dit :

    Rekall ? Total Rekall ? :mrgreen:
    J’aime aussi ce texte (attends…je regarde le pseudo qu’il a utilisé cette fois-ci…) de d’autres.
    Il m’inspire en quelque sorte, la fin de Soleil Vert, avec le vieillard (Edward G. Robinson) qui regarde, sur son lit de mort, défiler des images d’un temps révolu.

  3. Wilhelmina dit :

    moi aussi j’aime beaucoup, mais je ne sais pas comment le dire 🙂

  4. Wilhelmina dit :

    j’ai relevé une erreur toutefois … Il fouille la bibliothèque de ses sens et tâche D’en extraire le plus superflu (tâche avec accent sinon c’est salir et D’en extraire)…

  5. BoSS U dit :

    @Trapard Creteux – oui, Rekall la marchande de rêves qu’on aperçoit dans Total Recall (remake prévu en 2012)(faut tout leur dire aux jeunes)

  6. Trapard Creteux dit :

    Sérieusement, en lisant ce texte, j’avais ressenti l’implication minutieuse de son auteur a en faire ressortir des images présentes, très visuelles, presque olfactives.

  7. BoSS U dit :

    J’ai remis un peu en forme en aérant le texte, ça ma parait plus facile à lire. Tu ne m’en voudras pas MrGouillat ?

  8. BoSS U dit :

    @Trapard Creteux – Tout à fait d’accord avec toi, j’ai ressenti les mêmes sensations

  9. Trapard Creteux dit :

    @BoSS U – Oui, en effet, j’avais lu ça, qu’un remake était prévu depuis au moins trois ans déjà…Et à l’époque c’était encore Verhoeven, je crois, qui devait le réaliser.
    Moi, je suis un jeune “nerd” 😉

  10. Wilhelmina dit :

    ah ben on m’ignore 🙁

  11. BoSS U dit :

    @Wilhelmina – Mais que nenni ! Mais pas du tout ! En tout cas pas moi !
    D’ailleurs, bonne année Wihelmina :mrgreen:
    Je voulais laisser MrGouillat corriger la faute mais en fait je vais le faire

  12. Wilhelmina dit :

    aaah bonne année BossU ! j’ai eu fin peur ! 🙄

  13. BoSS U dit :

    Tiens et puis si on veut s’attaquer au style, dans la même phrase il y a une formule que je trouve peu heureuse : …le plus superflu…, je ne trouve pas ça très jolie ça sonne à mon oreille comme le plus bon.
    Bon, j’ai sûrement tort, mais je le dis.

  14. Wilhelmina dit :

    je complèterai par gallinacéEs pour l’orthographe …et pour le style je mettrais : Plus tard, les compilateurs assembleront la scène générale et les détails, EN accentueront certains au moment opportun, EN atténueront d’autres pour ne pas les rendre trop pénibles….sans le EN, la phrase me semble incomplète mais c’est peut-être moi….

  15. BoSS U dit :

    Dommage de ne pas lire ici des réactions de l’auteur 🙄

  16. Ayè, j’ai compris 😉

  17. Virginie dit :

    J’ai bien aimé ce texte mais c’est une vision déprimante de l’avenir sauf peut-être le dernier paragraphe.

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