Pour un mémorial en hommage à toutes les victimes de la guerre civile en Nouvelle-Calédonie (1981-1989)

Exposé des motifs.

I. Requalifier et renommer la période.

Estimant le recul nécessaire désormais suffisant pour l’analyse sereine des faits, il est important aujourd’hui de requalifier donc de renommer, la période insurrectionnelle que connaît la Nouvelle-Calédonie dans les années 1980. Se fondant sur une analogie avec la situation algérienne, la presse métropolitaine avait rapidement repris l’expression “les Evènements” qui avait été utilisée pour qualifier les opérations de “maintien de l’ordre public” en Algérie.

Sur le terrain, l’affrontement physique direct, idéologique et armé, oppose deux camps antagonistes: les indépendantistes et les non-indépendantistes aussi appelés “loyalistes”. Comparées de manière proportionnelle à la population française au même date, les 73 victimes civiles et militaires représenteraient plus de 26.000 morts dans l’Hexagone!

A ce chiffre, il convient également de prendre en compte les milliers d’actes répréhensibles qui portent atteinte aux personnes et aux biens (vols, vandalisme, saccages, meurtres et tentatives de meurtre, incendies, blocages, attentats, sabotages, séquestrations, intimidations, actes de racisme, etc) commis sur une durée totale de 93 mois.

A ces constats s’ajoutent d’autres éléments déterminants en faveur de l’expression “guerre civile” plutôt que celle “Les Evènements”: l’encadrement de ce segment d’histoire contemporaine par des assassinats de personnalités politiques élues: Pierre Declercq en 1981 et Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné en 1989; le départ contraint et forcé de plus de 1200 réfugiés de toutes origines, des vallées vers les villages et des villages vers les communes de la côte Ouest et du Sud. Ce chiffre correspondrait en France à près de 400.000 personnes; l’existence d’un couvre-feu de plusieurs mois; des décisions administratives d’exception visant l’expulsion de citoyens français d’une portion de territoire national; le blocus terrestre d’un village durant près d’un mois; la présence de milices et de groupes armés à Nouméa et dans de nombreux villages; des opérations de nomadisation de l’armée dans les tribus et enfin et surtout, le fait que 80% des victimes appartiennent à la société civile.

Dans l’esprit du préambule de l’Accord de Nouméa, il convient de reconnaître toutes les ombres de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie. Cette époque troublée en fait assurément partie et il est temps de la requalifier pour ce qu’elle a été: une guerre civile, sans guillemets, ni majuscule.

II. Fixer le début et la fin de la période.

Si l’on retient les assassinats politiques, déjà évoqués plus haut, comme points de départ et de fin de la période de guerre civile, celle-ci se déroule donc sur une durée de 93 mois, soit 7 ans et 9 mois. Elle s’étend précisément du 19 septembre 1981 au 4 mai 1989. Cette longue période peut être segmentée ainsi:

  • de septembre 1981 à novembre 1984: la montée des périls.
  • de novembre 1984 à juin 1988: l’insurrection et les impossibles décrispations.
  • de juin 1988 à mai 1989: le temps des accords.

Au cours de la première période, l’assassinat (encore jamais élucidé) de Pierre Declercq marque les esprits: il est le premier responsable politique calédonien assassiné au cours d’un mandat électif. A ce titre, l’électrochoc est rude dans la population. En juin 1983, la fusillade qui prend pour cadre la région de Koindé-Ouipoint, coûte la vie à deux gendarmes dans l’exercice de leur fonction et crispe un peu plus une situation déjà tendue.

Durant la période insurrectionnelle, on peut distinguer deux moments de tensions particulièrement intenses. Le premier dure une année. Il s’étend du 18 novembre 1984 au 30 novembre 1985 avec 28 morts. Le second commence le 22 avril 1988 et s’achève le 6 juin suivant avec 30 morts en l’espace de 46 jours soit une personne tuée toutes les 36 heures. Le paroxysme est atteinte entre le 22 avril et le 5 mai 1988 avec 25 morts sur la seule île d’ Ouvéa! Et ce, en l’espace de 13 jours soit une moyenne d’un tué toutes les 12 heures. Un véritable et puissant traumatisme.

La troisième et dernière période est marquée par les suites politiques et les solutions institutionnelles de l’après-Ouvéa. La signature de l’Accord de Matignon, sous l’égide du Premier Ministre Michel Rocard, entre les délégations du RPCR et du FLNKS, peut être considéré comme un armistice. Ayant eu le drame d’Ouvéa comme point de départ, la période s’achève onze mois plus tard sur la même île, par les assassinats de Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné, les deux leaders du FLNKS signataires de l’accord politique, et l’élimination de Djubély Wéa, l’auteur des coups de feux fatals.

III. Différents types de lieux de mémoire dispersés.

La commémoration in situ ou ex situ des victimes civiles ou militaires ayant péri durant cette période a donné lieu à de nombreux lieux de mémoire et de recueillement tant en Nouvelle-Calédonie qu’en France.

1. Les lieux de mémoire bâtis.

a. Les cénotaphes et les tombes.

Le seul cénotaphe de Nouvelle-Calédonie est situé à Fayaoué sur l’Ile d’Ouvéa. Il commémore les 19 militants indépendantistes tués lors de l’assaut de la grotte de Gossanah, le 4 mai 1988. Les deux véhicules de marque Peugeot 504 disposés au lieu-dit Whaan Yaat dans la vallée de Hienghène sont susceptibles d’être considéré comme les éléments constitutifs d’un cénotaphe non-bâti. Il commémore les 10 victimes de l’embuscade du 5 décembre 1984. Une stèle est érigée entre les deux épaves de voitures.

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b. Les monuments et les stèles.

Le premier monument à la mémoire des gendarmes d’ Ouvéa fut érigé à Marcq-en-Barœul , dans le département du Nord (59). Inauguré le 2 décembre 1989 en présence des autorités civiles et militaires, il a été construit grâce à des souscripteurs, sous l’égide du comité du 22 avril. Suivirent les monuments de Marignane (13) le 5 mai 1991, de Dumbéa, en Nouvelle-Calédonie, le 14 Mars 1992, puis de Perpignan (66) et les stèles de Hyères et Sainte-Maxime (83). Notons que tous ces mémoriaux, possèdent une moulure de bronze de forme hexagonale avec les portraits des quatre victimes avec à la base la gravure de leurs noms dans une plaque de marbre noir.

Au total et à l’heure d’aujourd’hui, 86 lieux publics portent la dénomination “Gendarmes d’Ouvéa”.

La petite commune de Bages dans les Pyrénées Orientales (66) a érigé une stèle à l’endroit d’un rond-point dénommé « des gendarmes d’Ouvéa ».

La municipalité de Lattes, département de l’Hérault (34) a édifié une stèle sur le pourtour de la place de l’Europe, à la mémoire des quatre gendarmes et des deux parachutistes tués lors des événements d’ Ouvéa en 1988.

Dans la plus pure tradition des armées, les autorités militaires ont établit des espaces dédiés à leurs personnels, généralement dans les enceintes des bâtiments ou étaient basés les régiments ou les escadrons d’origine des victimes. C’est le cas à Aunay-Sur-Odon, à Villeneuve d’Ascq (Escadron de Gardes Mobiles 2/5) ou encore à Antibes (Escadron de Gardes Mobiles 7/22).

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c. Les plaques commémoratives.

En 2010, la gendarmerie de Nogent-le-Rotrou est baptisé du nom du gendarme Edmond Dujardin, qui y effectua son service militaire en qualité de gendarme auxiliaire. Une plaque est dévoilée à cette occasion.
A Bourail, une plaque fût un temps fixé sur un mur à la mémoire des 3 victimes qui périrent dans l’incendie du magasin Courtot.

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d. Les salles.

Dans l’ancienne Mairie de Canala, à l’endroit même où Eloi Machoro brisa l’urne du bureau de vote lors des élections territoriales du 18 novembre 1984, la grande salle de réunion a été réaménagée et porte son nom.
Le cercle mixte de l’escadron d’Aunay-sur-Odon est situé dans une partie du casernement appelé « Quartier Morice et Galardon » en hommage aux gendarmes du même nom tombés lors d’une opération à Koindé-Ouipoint en 1983.

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2. Les lieux de mémoire non-bâtis.

a. Les places et squares.

Le square Yves Tual, à la mémoire de ce jeune lycéen de 17 ans, tué en janvier 1985 à Boulouparis, sur la propriété familiale de Nassirah, a été aménagé en 1997 devant le bâtiment de la Poste centrale sur le vaste terre-plain gagné sur la baie de la Moselle à Nouméa. A la rentrée scolaire 1985, une tentative de baptiser le préau central du lycée Jules Garnier de son nom, fût menée par d’anciens camarades de classe.

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b. Les voies urbaines.

En Nouvelle-Calédonie, il n’existe pas de nom de rues en rapport avec une victime ou un lieu évoquant un drame s’étant déroulé durant la période de la guerre civile. On peut faire remarquer que la rue menant au Centre culturel Jean-Marie Tjibaou dans le quartier de Tina à Nouméa, est nommé « des accords de Matignon ».

A contrario, plusieurs villes en France mais aussi en Martinique et à La Réunion ont nommé des rues des noms des principaux leaders indépendantistes. C’est le cas pour Jean-Marie Tjibaou dont la mémoire est rappelée à Avignon (Vaucluse), Vigneux-sur-Seine (Essonne), Lanester (Morbihan), Bourges (Cher), Le Pontet (Vaucluse), Coulounieix-Chamiers (Dordogne) et Saint-Martin d’Hères (Isère) et Saint-Anne (97227) à la Martinique. Notons également, l’existence d’une avenue Jean-Marie Tjibaou à Bondy (Seine-Saint-Denis). La rue Tjibaou à Vitrolles (Bouches-du-Rhône) connu quelques déboires. Le 24 septembre 1997, Bruno Mégret annonce entre autres qu’il renomme 8 rues de la ville afin de « l’ancrer dans son identité française et provençale ». La rue Tjibaou est remplacée par celle de Jean-Pierre Stirbois, ancien secrétaire-général du Front National. Cette délibération sera annulée par décision du Tribunal administratif de Marseille, le 11 mai 1999 pour défaut d’envoi d’une note explicative de synthèse aux conseillers municipaux. Enfin, notons par ailleurs qu’une rue porte le nom d’Eloi Machoro dans la commune de Sainte-Suzanne sur l’Île de La Réunion.

A l’instar de Nice, quatre-vingt-deux villes en France ont dédié une voie au souvenir des quatre gendarmes tués à Ouvéa. Ces axes routiers sont généralement appelés « rue des gendarmes d’Ouvéa ».

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3. La mémoire immatérielle.

Le 22 novembre 2000, la 223ème promotion de l’Ecole supérieure des Officiers de Gendarmerie de Montluçon, choisi le nom du gendarme Dujardin, comme parrain.

Depuis 2007, dans le but de développer des liens de respect et une meilleure connaissance du rôle de la Gendarmerie entre les jeunes et l’Institution, la mission jeunesse du Comité du 22 avril organise un tournoi de foot-ball indoor (futsal) qui porte le nom de « Challenge des gendarmes d’Ouvéa. »

Le Comité du 22 avril publie depuis 2003, une revue trimestrielle d’information et de liaison intitulée « Fayaoué-Infos ».

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V. Pour un mémorial commun à toutes les victimes.

« Se recueillir et se souvenir pour ne pas se résigner à des fatalités, mais au contraire, pour se nourrir des drames du passé, afin de construire un avenir meilleur. »

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Le projet à pour objectif de bâtir à Bourail sur un site accessible, relativement vaste pour être agrémenté d’un parc, connu de tous et identifié par chacun, un monument sobre à la symbolique forte qui commémore le souvenir des 73 victimes de la guerre civile. L’architecture du monument tout comme les épigraphes, dédicaces et autres adresses seraient dédiées à la mémoire mais aussi à la célébration de la vie, de l’espoir et du destin commun afin que nul n’oublie, afin que jamais pareille tragédie ne recommence.

La construction de ce mémorial fera préalablement l’objet d’une large réflexion menée avec les forces vives de la population calédonienne en y associant d’emblée les familles des victimes. Une commission ad hoc se chargera de recueillir les idées, avis et autres réflexions, de consulter les différentes parties, de mettre en place un comité scientifique et technique qui les rassemblent, de proposer un plan de financement et de lancer une commande publique auprès des prestataires, architectes et artistes dont le suivi jusqu’à la livraison serait assuré par un comité de pilotage.

Le financement de ce projet serait supporté par l’Etat, le concours de certains ministères et secrétariats d’Etat, le Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie et les trois collectivités provinciales.

La Mairie de Bourail quant à elle serait sollicitée pour apporter le site, réaliser les réseaux et assurer l’entretien de l’espace dédié.

VI. La liste des victimes civiles et militaires. (voir annexe 1)
VII. Les différentes propositions d’ordonnancement. (voir annexe 2)
VIII. Glossaire. (voir annexe 3)

Ecrit par : Olivier Houdan (17 Posts)


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12 Commentaires

  1. BoSS U dit :

    J’ai refais une petite mise en forme du texte et j’ai l’impression, Olivier, qu’il manque un point “IV”

  2. BoSS U dit :

    @Olivier > si tu m’envoies les annexes par mail, je peux lms mettre en lien téléchargeable

  3. Trapard Creteux dit :

    J’ai discuté, sur Paris, avec des Algériens d’un certain âge, qui étaient, en effet, étonnés de l’utilisation parallèle entre les deux pays du terme “Evènements”.

  4. BoSS U dit :

    @Trapard Creteux – Enfin aujourd’hui, on ose le dire : c’était la guerre d’Algérie.
    On finira aussi par l’admettre en Nouvelle-Calédonie, c’était une guerre civile.
    Excellente proposition que ce mémorial, Olivier et je suis impressionné du nombre de rues, de lieux qui font un hommage en France à cet épisode de l’histoire du Pays.
    Il est tant, qu’ici, les langues se délient et le recueillement est une parole.

  5. Lilite dit :

    Merci pour cet article. Vraiment. J’adopterais désormais le terme de “Guerre civile”. Il sonne juste à mes oreilles…

  6. Isabelle dit :

    Où peut on voir les annexes?

  7. Trapard Creteux dit :

    Merci Olivier pour ce mémorial qui permet un premier vrai repérage.
    Mais il y a une période vraiment peu connue, c’est le point de départ :
    “de septembre 1981 à novembre 1984: la montée des périls.”

    Mais finalement tout est encore indiqué et retranscrit dans la presse de l’époque. Notamment la poudre qui prit d’abord feu à Canala dès septembre 1981. La Mairie de Canala en conflit avec des propriétaires terriens, les ordres d’attaques de François Burck et Eloi Machoro, les situations paradoxales occasionnées entre Coutumiers et FLNKS face aux Colons, les maisons et commerces saccagés, le bétail abattu à coups de chevrotines, les départs tout au long de l’année 1982. Conflits ancestraux sur Yaté en mars 82, de nombreux blessés et des cases incendiées.
    Etc…Etc…
    En tout cas, on trouve ça dans les vieux “Corail” :
    -N°93 – 1er Janvier 1982.
    -N°97 – 29 Janvier 1982.
    -N°106 – 26 Mars 1982.
    Pour l’affaire Pierre Declercq, l’enquête est retranscrite sur plusieurs numéros tout au long de l’année 1981.
    Pareil pour la fusillade à Koindé-Ouipoint en juin 1983.

    “Corail” avait à l’époque un peu la même réputation que l’actuel blog Calédosphère, mais l’archivage de ces magazines est une mine d’or pour les collecteurs d’aujourd’hui, d’autant que les divers organes de presse du FLNKS n’était pas autant fournis en informations.

  8. Trapard Creteux dit :

    Salut Olivier.
    Déjà bonne année à toi !
    Je te transmets une archive audio qui t’intéressera sûrement.
    http://lecriducagou.org/2017/01/archive-audio-discours-de-georges-lemoine-1984/

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