La vie quotidienne au triangle d’or… par Tardy

La vie quotidienne au triangle d’or, au royaume des baies, au temps de la troisième mandature après les accords

Une nouvelle de Tardy


 

Entre le rond-point de l’Eau-Vive, celui de l’Ancre-Marine et la pointe du Ouen-Toro, tracez le  triangle : vous obtenez le Triangle d’Or de la ville, de l’île, du Pacifique, du monde ! Les quartiers Mont Vénus, Sainte Marie et d’autres, limitrophes, auraient bien aimé intégrer la triangle d’or, mais leur demande fut sans arrêt repoussée, comme la Turquie, pour l’Europe. On a oublié aujourd’hui combien la vie était douce et jolie alors dans cette enclave dorée…

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, on n’est pas purement cal, ni purement zore, pas pur jus, un peu calzore, couple mixte, blanchitude métisse, cousins lointains métropole, tonton, tantine broussards aussi des fois ! Et on hésite parfois entre la voile et le moteur.

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, on met ses petits en maternelle à Marguerite Lefrançois ou à Kindy School, peau des fesses. On met ses enfants en primaire à Jean Mermoud à Tuband ou à James Cook, peau du cul, puis au collège à Mariotti, quand la mixité est excessive à Tuband, puis au lycée Lapérouse ou à Blaise Pascal, c’est selon… À Blaise ou au Lap’ !

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, on envoie ses grands en fac en Australie, à Sydney ou Brisbane où papa-maman ont un appart’ à  Surfers ou Broadbeach. Et ils font business forcément, business communikaillechionne ou marketing. Les étudiants trop attachés à l’or de leur cher Triangle font toujours l’EGC en NC, pour 400 000 par an. Pour leurs jobs de vacances c’est toujours un boulot réservé dans la banque de papa ou maman.

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, on fait ses courses à Super U dont le nom redevient Michel-Ange un an sur deux, où les fruits sont très chers mais si bien présentés, astiqués, comme chez les Australiens. On va aussi à Carrefour Market parce que ça vient d’ouvrir près d’Air France, et puis des fois à Casino Port-Plaisance, parce que le boucher y est tellement sympa et la viande trop trop bonne. Mais on prend son pain obligatoirement à Fournil Gourmand !

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, on va au restaurant là où c’est nouveau en général, au restau du Terra, au Carré d’As ou chez Marmitte et Tire-Bouchon et surtout au Roof, sur l’eau, parfois encore un peu au Gascon Miretti, dont on connaît trop la carte, moins au Méridien, chez Monsieur Bœuf ou à la Grande Muraille, qu’on laisse volontiers aux étrangers d’Outre-Triangle. Les plus jeunes vont à Pasta Pizza toutefois, où le serveur est très cool. Pour l’apéritif, le café, les digestifs, c’est l’Étrave, incontournable, le Coffee Club où demander simplement « un café !  » est tout à fait indécent, déplacé, sans oublier Le Club, pour les after work des trentenaires gominés au sortir de la Province ou du Gouvernement, et L’Endroit, pour les babas branchés, avec ses fléchettes sympa, à la place du mythique Petit Train. Et on n’oublie jamais d’emmener les petits à Amorino le dimanche !

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, on ne va en boite et en bar qu’à la Bodega, au JP’S et au Pop Light où chacun connaît chacun, son pedigree, ses ex, son patrimoine, et où les portiers connaissent tous les prénoms, les annifes à arroser, les chagrins à noyer, les succès aux exames à fêter et les heures de cours de salsa de toute la jeunesse du Triangle doré. Le lendemain, les célibataires fatigués prennent leur café, leurs croissants, au Malecon ou au Parc Royal, entre mecs, en TBS et en short, avant d’aller au bateau.

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, les dames et les jeunes filles quittent peu les frontières pour s’habiller et on fait ses achats cher Per Lei, chez Mango ou chez Pop, après avoir été chez l’esthéticienne au Ramada, où la chromothérapie ou médecine par la couleur fait dit-on des merveilles, avant d’aller chez son coiffeur chez Les Jumelles ou chez Jacques Dessange. Les médicaments c’est forcément la Pharmacie de l’Océan à Tuband et l’argent c’est les discrètes agences de Tuband et de l’Anse qui permettent les opérations financières. Les meubles sont choisis, commandés et livrés des lointaines contrées, de chez Domicile Inconnu ou de Chez Gauthier.

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, on fait sa gym à l’hôtel de la Promenade, et le power plate y fait perdre sa graisse sans rien foutre. On court et on rolle obligatoirement à la Promenade Vernier, de 17 à 18 heures. Les filles font la nage synchro à la piscine du Ouen-Toro, un peu de modern’ jazz des fois, les garçons font les champions, les kékés à la piscine du CNC, pendant que les mères font de la gym aquatique dans le bassin du Méridien sous les ordres émouvants et les réprimandes sévères d’un maître musclé, à la fois craint et désiré. Les papas vont au spa, au Terra. Les enfants font aussi de l’équitation et sentent mauvais le cheval le mercredi, le samedi, et font aussi de la musique, du solfège, à l’ETM, même si la musique est moins un critère que les succès au tennis, à l’escrime, la natation ou au golf.

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, à Pierre Vernier, il y a de belles jeunes femmes seules, concentrées sur leur course, de belles mamans avec des petits, en vélo, ou en rollers, des paires de copines, entre deux âges, qui marchent, et qui parlent, beaucoup apparemment, et des paires de vieilles, qui marchent aussi, et qui parlent, mais beaucoup moins, de beaux mecs, la trentaine, qui courent bien, qui bougent bien leur jambes, qui redressent la poitrine, des moitié vieux, la cinquantaine, bien équipés, bronzés, belles rides, lunettes noires, et qui courent, bien aussi, belles guibolles, belles bagnoles sur les parkings, et des mecs qui font des étirements sur leur belle bagnole, qui plient la jambe jusqu’ aux fesses, avec leur bras en arrière, avec une grimace de héros dur à la douleur, ou qui s’appuient sur leur belle béhème, les mains en avant, comme pour la pousser. Et des mecs en vélo VTT, bien équipés aussi, qui passent un temps fou pour les décrocher de leur belle caisse, et pour bien les raccrocher. Et des mecs qui discutent entre eux, après la course, près de leur belle caisse, ou les coudes sur le toit, tête baissée, pour mieux écouter l’autre, ou faire semblant, avec leurs femmes, à côté, qui discutent entre elles , à 5 ou 10 mètres, en regardant la mer, mais sans la regarder.

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, on part sur la propriété le week-end faire du moto cross, du cheval ou du quad. On va voir le bateau aux marinas du CNC, on le sort quelquefois, et si c’est un voilier ou un cata on est parfois obligé de le mettre, la mort dans l’âme, à Port Moselle. Les mamans vont chercher Gala, Voici, Paris Match,  les mamies, Femme Actuelle, les messieurs prennent des magazines de sport et de loisirs très très chers, qu’ils se font réserver, et Le Point et L’Express, au tabac-presse aux belles boiseries de Michel-Ange en priorité, parfois à ceux des Baies, de la Bédé ou de l’Anse.

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, on envoie les ados en école de langue en Australie et ça coûte la peau du cul, et on loue ou bien on a une villa ou un appart’ à Broad Beach plutôt qu’à Surfers, of course ! On a des femmes de ménage dont on n’est jamais satisfait, qui ne font pas la poussière dans les coins. Mais quand on en trouve une bien, on la vante aux amies, au thé, ou aux magasins, et on dit C’est une perle !

 

Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, je crois bien qu’on vivait pas si mal, finalement … et même qu’on vivait bien, trop trop bien !

 

 

Tardy

Photo : Gwangelinhael

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

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fois. Thankiou bien !

6 Commentaires

  1. BoSS U dit :

    Merci à Tardy pour nous avoir permis d’emprunter son texte publié dans un premier temps sur Calédosphère.
    Un texte que ej trouve vraiment chouette decrivant bien l’insouciance et l’aisance d’une vie bourgeoise dans les quartiers sud de Nouméa.
    Tardy, nous te publions à nouveau quand tu veux !

  2. MrGouillat dit :

    Cette nouvelle parle de notre époque, l’année 2011, voire le milieu de l’année, les repères temporels justement permettent de l’affirmer sans coup férir. Ainsi le Carrefour Market, ouvert il y a à peine quelques semaines, ainsi le Royal Terra, ouvert dans le courant de l’année, ou encore l’Etrave, le Pop-Light, bar et club des années 2010. Cette nouvelle parle d’aujourd’hui, de cette « enclave dorée » où règne en maîtresse l’insouciance des nantis.
    Alors que vient faire la ritournelle « en ce temps-là » dans un récit de notre présent, quand la formulation décrit justement un passé révolu ?
    Révolu. Tout est là. Le narrateur s’est positionné dans le futur, et parle à de prochaines générations de cet éden passé, avec une pointe de nostalgie qui ne peut qu’aller de paire avec un temps qui n’est plus. Avant. Avant ils étaient pétés de thune et rien d’autre n’importait que d’en profiter. Avant.
    Maintenant. Maintenant, manifestement, ce n’est plus le cas. La ritournelle « en ce temps-là » le met en exergue subtilement. Maintenant c’est fini tout ça, l’insouciance, l’oisiveté dorée, « la vie […] douce et jolie ».
    Question : qu’a provoqué l’exil du jardin d’éden ? Nous sommes en Calédonie, en 2011. S’il est bien une rupture potentielle dans le cours de la vie calédonienne, c’est le processus d’autodétermination programmé pour 2014, et la possible indépendance à la clef, revendiquée par une partie significative de la population. Et force est de reconnaître que si indépendance il y avait, les plus marris seraient les tenants de cette bourgeoisie insouciante enfermée dans ses quartiers dorés qui se contente de défiler une fois tous les dix ans pour le destin commun. Et justement, le texte appuie subtilement sur cette menace en décrivant un temps à perdre si l’indépendance venait à se réaliser.
    Pour lire occasionnellement le discours de Tardy, mettant justement abondamment en garde contre cette indépendance à laquelle les calédoniens non kanak ne croient guère ou n’osent croire, une indépendance dure puisque loin des aspirations à une communauté de destin, pour lire donc occasionnellement son propos en ce sens, difficile de ne pas entendre dans cette ritournelle « en ce temps-là » le cynisme et l’ironie d’un Cassandre fatigué de ressasser ses avertissements à une bande de Jean-foutre à l’abri dans leur triangle d’or. Et la dernière proposition, « et même qu’on vivait bien, trop trop bien ! » d’appuyer encore l’image de ce paradis perdu, par le trop, donc l’excès, voire si on pousse un peu le bouchon, la décadence et ses conséquences.
    Alors bien sûr qu’il n’est pas que l’or et les Porshe Cayenne dans ce triangle, bien sûr qu’il est des modestes, logés dans les quelques immeubles un peu anciens que les promoteurs ne se seront pas encore accaparé, bien sûr que le trait est grossit. Comme on grossit une tendance. Comme on accentue une réalité pour ne pas s’encombrer le discours de toutes les subtiles nuances. Comme on ne s’embarrasse pas des dégâts collatéraux.
    Et je trouve l’exercice rondement bien mené, c’est le moins qu’on puisse dire.
    Mais ça parle bien de 2011.

  3. BoSS U dit :

    belle analyse MrGouillat

  4. Wilhelmina dit :

    trop caricatural à mon goût…Nouméa est bien plus compliquée que ces clichés, je pense…mais c’est un avis perso, à la louche, après une lecture rapide !

  5. MrGouillat dit :

    Wilhelmina, il n’est pas tant question ici de Nouméa que d’UN quartier de Nouméa, dans lequel l’accumulation de ces clichés s’observe au quotidien … Parole.

  6. Trapard Creteux dit :

    Je suis de l’avis de Wilhelmina d’autant que je connais bien une partie du “Triangle d’Or” comme l’appelle Tardy.
    Si j’ai bien compris, Tardy est de Yahoué. Certains exemples cités dans son texte sont vrais mais je serai incapable d’en faire une généralité, notamment sur CERTAINS quartiers. Parceque le Triangle d’Or n’est pas UN quartier mais plusieurs petits quartiers bien distincts les uns des autres et qui n’ont ni la même Histoire, ni les mêmes histoires. Et encore moins, les mêmes activités…
    Certains sont des Quartiers résidentiels mais ça reste des vieux quartiers avec de vieilles villas. Même s’il y a des constructions récentes comme dans tous les autres quartiers. On détruit du vieux pour construire du neuf avec moins de places mais pour plus de personnes…
    Ainsi va Nouméa.
    Puis le terme de “quartier résidentiel” n’est apparu qu’à partir du milieu des années 90, lors de l’expansion des “Quartiers Nords” à Koutio et Dumbéa.
    Puis Yahoué et Auteuil sont des vieux quartiers qui étaient là bien avant l’expansion de la Commune de Dumbéa, tout comme ce “Triangle d’Or”. Et je suis sûr que ça doit être génial de jouer désormais la Princesse des Quartiers Nords dans les années 2010 quand on vit sur Yahoué.

    Tardy écrit : “Dans le Triangle d’Or, en ce temps-là, on n’est pas purement cal, ni purement zore, pas pur jus, un peu calzore, couple mixte, blanchitude métisse, cousins lointains métropole, tonton, tantine broussards aussi des fois ! Et on hésite parfois entre la voile et le moteur.”
    C’est vrai, mais moi j’appelle ça une description de Nouméa.
    Pas de “Nouméa la Blanche” comme ont essayé de l’appeler les militants Gauchos passéistes qui reprenaient le nom d’ “Alger la Blanche”, tout comme a été repris le mot “Évènements”. Ou les ignares à nous…
    Mais Nouméa, la Mixte.
    Donc oui pour la phrase de Tardy mais qui oublie les familles wallisiennes du Reciving ou dans les bâtiments près de la station Total, les familles mélanésiennes de la Cité Boutonnet et du Motor Pool (relogés plus bas, à Tuband), les Français des anciennes Nouvelles-Hébrides, et les familles vietnamiennes qu’on peut voir ici ou là, et j’en passe…Sans oublier tous les “nouveaux arrivants” qu’on voit apparaître du côté du Parc du Reciving et qui doivent sûrement loger sur la face descendante de la colline qui mène à Port Plaisance. Ou dans tous ces quartiers derrière la Baie des Citrons qui se sont construits dans les années 90.
    Puis oui, il y a les familles broussardes installées dans ces quartiers, mais “quid” de toutes les familles nouméennes de souche qui y vivent ? Faut apprendre son Histoire, même si elle n’est pas écrite dans les Livres ! Elle est orale à Nouméa. Mais faut être aimable et pas prétentieux pour l’entendre. 😉

    Et pour la phrase “Et on hésite parfois entre la voile et le moteur.”
    Pourquoi ne pas faire un tour dans les quartiers à logements sociaux comme Tuband pour compter le nombre de bateaux à moteurs ou de planches à voiles qui dépassent des petits jardins ? 😉 En faisant le trajet en bus, on arrive à bien les voir. Nouméa n’est pas située sur une montagne non plus…

    Beaucoup de ceux qui vivent au Triangle d’Or s’y sont installés à l’époque des Évènements (et les côtes de ces quartiers n’étaient évidemment pas les mêmes qu’aujourd’hui).
    Pour deux raisons à mon avis :

    1. Il y règne une sensation d’éloignement de l’insularité et de ses possibilités d’aliénations politiques et identitaires. Mais ça, ça reste secondaire.

    2. Le Quartier de l’Anse-Vata a adapté une dynamique nouvelle dans les années 80 : création d’écoles et de collèges (Saint-Joseph de Cluny en 1984). Puis la salle omnisports attirait du monde : matchs de boxe surtout mais beaucoup d’autres activités sportives adolescentes et adultes. Création des différents Marathons et Triathlons dont les routes de l’Anse-Vata et les baies se prêtaient aux disciplines sportives du Triathlon (comme à Dumbéa et au Mont-Dore, d’ailleurs).

    Maintenant pour répondre à l’idée d’insouciance dans ces quartiers dont parle Tardy..Hum hum…Beaucoup de personnes très politisées dans ces quartiers-là au contraire. Autant de Droite qu’il y a des familles calédoniennes ou calédozors de Gauche.
    Mais qu’il y ait beaucoup de jeunes a-politisés désormais, c’est possible. Je ne pourrais dire.
    Mais pour ce qui est des 40-70 ans : “pipeau” de dire que les habitants du Triangle d’Or sont insouciants politiquement.

    Puis certains font leurs courses à Super U-Michel Ange (personnellement, j’ai toujours eu du respect pour la famille calédonienne qui gère cette structure), et d’autres vont à Leader Price “parceque ça coûte moins cher”…Puis d’autres vont à Koutio pour faire leurs courses à Carrefour…Mais si certains se la pètent avec des signes extérieurs de richesses, c’est une autre histoire. Et ça existe aussi chez les familles défavorisées, voire même peut-être plus. Au Faubourg Blanchot, je connais des familles qui ont un 4X4 pimpant neuf, mais qui n’ont pas un seul meuble dans leur appartement où ils sont entassés les uns sur les autres…

    Bref, je ne sais pas si caricaturer ces quartiers est porteur de quelque chose. Caricaturer une race, c’est à la limite du racisme, mais caricaturer un quartier, je pense que c’est plutôt de l’imbécilité ou de la simple provocation politique.
    Puis comme Tardy faisait de la politique à une époque, je ne suis pas sûr que ce soit une manière très fine d’appeler les habitants de ces quartiers à voter pour lui en les prenant pour des cons. Mais comme c’est ce que fait LKU dans l’opposition, ça me laisse encore à penser que les extrêmes se ressemblent toujours un peu quelque part.
    Puis on sait que les Français n’aiment pas parler d’argent, donc c’est toujours plus simple d’enrober un sujet d’une dimension socio-politique et identitaire pour éviter d’en parler frontalement. C’est un peu l’Histoire de la Calédonie.

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