“Nuages” de Michèle Ciabatti (3)

Fin du texte de Michèle Ciabatti qui a remporté le concours Croix-Rouge / Maison du Livre de la Nouvelle-Calédonie, dans le cadre de la lutte contre l’illettrisme l’an dernier.

retrouver la première partie, ici

la deuxième partie là

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Nous passâmes deux jours charmants avec Charles et Marguerite. Néanmoins, lorsqu’au matin du troisième jour, Maman s’installa au volant de notre Titine rescapée,  je vis à l’éclat de ses yeux qu’elle était contente de rentrer chez elle ; je l’étais également. L’habitacle étroit de la voiture et la durée du trajet favorisèrent une complicité nouvelle entre nous : nous nous mîmes à plaisanter, à rire, à chanter même. Je découvrais que ma mère pouvait être une femme insouciante et pleine de vie, ce qu’elle était sans doute avant la disparition brutale de mon père. J’osai alors lui dévoiler quelques pans de mes mystères, glissant à ma façon certaines clés qui lui permettraient, je l’espérais, de comprendre mon mode de fonctionnement. Et même si les mots qui sortaient de ma bouche me semblaient maladroits et bêtement définitifs, car ils fixaient brutalement dans la réalité de simples sensations que je n’avais jamais tenté de verbaliser, j’eus pour la première fois l’impression d’être récompensée de cet effort : ma mère m’écoutait. Elle me souriait, et son intérêt pour moi reflétait autant d’étonnement que de fierté. Elle ne fit qu’un commentaire à mes révélations :  « à ton âge, moi aussi, on m’appelait le Sphinx. »  Cette référence mythologique et le lien  privilégié qu’elle établissait entre elle et moi, me combla. J’eus tout à coup le sentiment de faire enfin partie de ce monde, qui m’apparaissait jusque là si étrange, et étranger.

 

 

Vers la fin de l’après-midi, alors que le silence avait reparu depuis quelques temps, elle marmonna soudain :

« Il faut que je m’arrête, il faut que je m’arrête. » Elle rangea la voiture sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute. « C’est de la folie de rouler si longtemps sans s’arrêter : on aurait pu avoir un accident. Je suis trop fatiguée, il faut que je dorme. » En effet, elle avait les traits tirés, et un pli profond entre ses sourcils froncés durcissait son visage : elle était en colère contre elle-même. Elle se pencha vers moi, posa sa tête sur mes genoux et s’endormit aussitôt.

Je n’avais jamais vu ma mère dormir. Son abandon dans le sommeil lui donnait un air  si vulnérable que je n’osai plus bouger, consciente d’être momentanément, dans ce petit  îlot de paix cerné de toutes parts par le vacarme des voitures, la dépositaire d’un bien précieux, le centre de mon univers.

 

Je regardai le ciel à travers la vitre : les nuages fuyaient vers le soleil couchant qui les colorait de violet avant qu’ils disparaissent. Et c’est vrai que c’était plus beau ainsi.

 

Demain, la vie reprendrait ses habitudes. D’autres nuages viendraient tour à tour assombrir ou illuminer le ciel, et cette idée, dans sa banalité inéluctable, au lieu de m’angoisser comme elle l’eût fait dans un jour ordinaire, m’apaisa. Je m’endormis à mon tour.

première partie

deuxième partie

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

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