“Nuages” de Michèle Ciabatti (2)

deuxième partie du texte de Michèle Ciabatti qui a remporté le concours Croix-Rouge / Maison du Livre de la Nouvelle-Calédonie, dans le cadre de la lutte contre l’illettrisme l’an dernier.

retrouver la première partie, ici

troisième partie la semaine prochaine

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Même si je les fuyais la plupart du temps, les gens me fascinaient. Je les observais avec un œil d’entomologiste : sous leurs gestes, leurs mines réjouies ou contrariées, sous leurs paroles même, ils cachaient des univers qu’ils croyaient insondables, et c’était là la seule analogie que j’admettais entre eux et moi. J’éliminai d’emblée de mon champ de perception le vieillard acariâtre et radoteur, qui nous accabla durant le trajet de ses remarques acerbes sur les retards de la SNCF, sur l’impolitesse des jeunes gens,  regrettant son autrefois et  sa vie révolue,  visiblement ratée pour l’avoir rendu si antipathique ; je me concentrai sur l’histoire des autres voyageurs. De quelle bagarre l’homme si élégant avait-il rapporté cette cicatrice à l’avant-bras ? Qu’y avait-il de si précieux dans le paquet dont la dame rousse refusait de se défaire ? Et cet autre qui souriait aux anges, entendait-il leurs voix ?

 

 

Leurs conversations procédaient pour moi d’un mystère encore plus grand. Je comprenais l’échange poli entre inconnus, nécessité de la vie sociale. En revanche, tenter de suivre le cheminement de leurs pensées dans des conversations intimes relevait de l’impossible. Quand l’un commençait à dire son intérêt pour un livre ou un film, l’autre répondait que oui bien sûr mais que finalement il préférait regarder la télé dans la chambre plutôt que dans le salon. Aucun sujet, quel qu’il fût, ne captait l’attention de l’un ou de l’autre plus d’une minute et ce dialogue de sourds ne faisait que conforter en moi l’idée que, quoi qu’on ait à dire, mieux valait le taire plutôt que de se voir opposer cette triste fin de non-recevoir. Je retournai donc à ma rêverie.

 

 

Au bout du voyage, Tonton Charles s’acquitta parfaitement de sa mission. Homme peu loquace, pour ne pas dire taiseux – c’était décidément un trait assez répandu dans notre famille – il nous conduisit dans l’ancienne ferme, réaménagée avec tout le confort qui sied à la vie moderne. La tante Marguerite s’affairait autour de nous, visiblement  heureuse de cette visite qui rompait la monotonie de ses journées. Elle emmena ma mère à l’étage, lui faisant admirer au passage le désolant papier peint, qui cachait tout en le reproduisant l’ancien mur de briques, et nous abandonnant, le vieillard taciturne et moi-même, dans la salle-à-manger où nous mêlâmes nos silences.

 

 

Chacun sur sa berge, séparés par un océan d’années qui devait lui sembler autant qu’à moi infranchissable, nous entendions sans l’écouter le bavardage joyeux des femmes à l’étage, ce qui nous  soulageait, l’un comme l’autre, de l’effort d’une conversation polie. Mais  les voix se turent, le tic-tac de l’horloge ralentissait, menaçant à chaque battement d’arrêter le temps. Alors, au moment où je me disais qu’il avait dû s’endormir, comme seules savent le faire les vieilles personnes auxquelles leur grand âge accorde la capacité de s’abstraire instantanément du monde qui les entoure, alors il s’anima.  Pointant son doigt vers la fenêtre grande ouverte, il désignait le ciel où ne passait aucun avion. « Regarde »,  me dit-il.  Mais je ne voyais toujours rien.

 

« Regarde les nuages, comme ils sont beaux ». Sur son visage apparut une expression de joie inattendue, et inexplicable de mon point de vue.

 

« Tu vois, la vie c’est comme le ciel. Les soucis, comme les nuages ; un coup de vent et …pfft, le ciel redevient clair. N’empêche, ajouta-t-il après un temps, c’est bien plus beau avec les nuages. »

 

 

Perplexe mais appâtée par les paroles sibyllines de mon grand-oncle, j’attendais une suite : le récit de quelques événements marquants de sa vie, notamment celui de la bataille de Verdun dont il avait rapporté un curieux souvenir, un éclat d’obus qui se baladait dans son corps et lui infligeait certains jours d’intolérables souffrances.

 

 

Mais ce fut tout. Il reprit le cours de son monologue intérieur, me laissant désemparée, comme rejetée de son univers. Arroseuse arrosée.

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Première partie

dernière partie

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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fois. Thankiou bien !

1 Commentaire

  1. outre le fait que ce soit très bien écrit,j’aime bien le ton de cette nouvelle.

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