“Nuages” de Michèle Ciabatti (1)

le Cri du Cagou a l’honneur de pouvoir diffuser les textes primés au concours Croix-Rouge / Maison du Livre de la Nouvelle-Calédonie, dans le cadre de la lutte contre l’illettrisme l’an dernier.

1er prix dans la catégorie adulte, voici “Nuages ” de Michèle Ciabatti.

ce texte sera diffusé en 3 parties, voici la première.

Retrouvez la suite, la semaine prochaine et la suivante

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Nuages

de Michèle Ciabatti

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Un jour d’été on nous a volé la voiture. Une vieille Simca 1000, toute noire, qui menaçait depuis longtemps de rendre l’âme. Qu’est-ce qui avait pu passer par la tête des voleurs pour s’accaparer cet engin à  demi-moribond qui pétaradait dans les virages et ne jouissait même pas de la suspension d’une 2 CV ? Un larcin d’ivrogne probablement, ou une fantaisie de gens pressés qui n’avaient pas eu envie de prendre le bus, ou pas les moyens de payer un taxi.

 

« On la retrouvera pas, avait dit Maman, ou dans quel état ! Déjà que… Z’ont pas dû aller bien loin ! Pauvre Titine tout de même… »

 

Titine, c’était donc la voiture. Curieux sentiment de tendresse compassée que réussit à provoquer chez les humains un assemblage hétéroclite de tôles et de boulons qui pue et qui  pouète.  Titine ne mourrait pas de sa belle mort après d’inestimables services rendus à notre petite famille, mais girait, lamentablement démembrée et rouillée, dans l’antre d’un ferrailleur impitoyable et avide de lucre.

 

Comme quoi, on ne sait jamais.

 

« On l’a r’trouvée ma p’tite dame, dit le policier en s’épongeant le front. Dans un bled, au nord, près de Reims, ‘tendez voir….Cramant, v’connaissez ? »

 

Moue de dénégation de ma mère.

 

« Moi non plus. Mais, dites donc, ajouta-t-il goguenard, ça a été presque plus facile que de trouver votre maison…

– …qui pourtant n’a pas bougé, elle, répliqua Maman pince-sans-rire, refroidissant du même coup la familiarité encombrante du fonctionnaire de police assoiffé.

– Euh ! oui, bon. Ben… c’est qui va falloir aller la chercher maintenant. Le garagiste de … Cramant a simplement changé la roue, pour le reste elle marche bien. C’est du costaud quand même ces vieilleries. »

 

Devant le visage poliment souriant de ma mère, il comprit qu’il avait dit l’essentiel et qu’il était inutile de s’attarder plus que de raison.

 

Contre toute attente, Maman me demanda de faire ce voyage avec elle. Il faut dire que ma sœur Bella avait trouvé un travail pour la durée des vacances et quelqu’un devait s’occuper de la maison et des chats. Mais pourquoi moi la silencieuse, et pas Marie la babillarde ? Peut-être était-ce pour m’obliger à  sortir de ma chambre et de la solitude dans laquelle je m’enveloppais, tolérant la seule et discrète présence de mes livres ;  plus vraisemblablement pour n’être pas seule elle-même, sans avoir toutefois à supporter l’absurde bouillie verbale qui s’écoulait inlassablement de la bouche de ma sœur.

 

Le dernier mardi du mois d’août, nous prîmes donc le train qui nous conduirait de Nice à Rethel, après quelques changements. Mon grand-oncle Charles viendrait nous chercher à la gare et nous conduirait le lendemain à Cramant pour récupérer la voiture. Nous reprendrions la route vers Nice, après deux ou trois jours de halte à Bergnicourt, petit village où Charles et Marguerite coulaient une paisible retraite au bout d’une vie de labeur aux champs.

 

J’aimais depuis toujours ces longs trajets, qui autorisent l’oubli du rôle qu’on est censé tenir, qui rendaient enfin légitimes les longues rêveries qu’on me reprochait sans cesse. Débarrassé des nippes encombrantes du quotidien, mon esprit pouvait sans vergogne investir des territoires inconnus qui s’ouvraient à son approche, comme l’univers en expansion crée son propre espace. Plus que la destination, c’était le voyage lui-même qui m’importait, court no man’s land où j’établissais provisoirement mon immuable séjour.

 

 

Je ne voyais rien des paysages, qui de toutes façons fuyaient sous mon regard. Ils n’étaient empreints d’aucune matérialité, un simple clignement d’yeux suffisait à les faire disparaître et j’étais déjà loin, hors de portée. Les couleurs impressionnaient davantage mon esprit qui les grappillait au passage pour donner vie à  sa propre réalité. Ma mémoire n’a conservé des terres traversées qu’une suite de taches colorées, passant de ce bleu si particulier qu’on appelle azur, trônant entre les rochers terre de Sienne des Calanques, à une banderole de verts, de printemps et d’émeraude, jusqu’au tournesol le plus intense. La grisaille des gares que l’on traversait, où l’on s’arrêtait parfois, était synonyme de retour à la vraie vie : je revêtais alors mon avatar d’apparence humaine, pour me conformer à l’image que devaient se faire de moi ma mère et les autres voyageurs, celle d’une adolescente de quatorze ans, silencieuse et sauvage.

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deuxième partie

troisième partie

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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fois. Thankiou bien !

2 Commentaires

  1. BoSS U dit :

    C’est avec cette excellente nouvelle que se terminera la série des nouvelles primées au concours Croix-Rouge / Maison du Livre de la Nouvelle-Calédonie, dans le cadre de la lutte contre l’illettrisme l’an dernier.
    Appréciez-là

  2. ça s’engage bien. A suivre…

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