Paradoxes interprétatifs de la levée du drapeau du FLNKS

Contextes

Depuis que le drapeau du FLNKS a été hissé à côté du drapeau tricolore, avec la bénédiction du gouvernement français lors de la visite furtive du premier ministre UMP François Fillon le 17 juillet 2010, les malentendus se multiplient.

Ce qui avait alors été présenté officiellement comme un geste de reconnaissance du peuple kanak et comme une étape, donc provisoire, vers le processus du destin commun s’inscrit peu à peu dans le paysage néocalédonien comme un malentendu persistant qui réveille de vieux démons. S’il est clair, en effet, que présenter la levée du drapeau du FLNKS comme principe de reconnaissance du peuple kanak est faux, annoncer que cette levée est provisoire est un mensonge également. Pourquoi ?

Le prétexte de la reconnaissance de l’identité kanake…

En réalité, la levée du drapeau du FLNKS, drapeau confisqué par certains chefs de la seule UC, ne fait pas l’unanimité dans les rangs des intellectuels kanaks en grande majorité indépendantistes. La levée du drapeau du FLNKS n’est pas le signe de la reconnaissance du peuple kanak tout entier, ni même de la reconnaissance de la lutte indépendantiste.

Elle n’est pas la reconnaissance du peuple kanak parce qu’un drapeau politique ne peut s’improviser comme drapeau identitaire sans que les représentants des instances identitaires kanakes (comme les coutumiers) voire même l’ensemble du peuple kanak  ne soient consulté.

Elle n’est pas la reconnaissance de la lutte indépendantiste non plus, parce qu’il aurait fallu à ce moment rassembler toutes les composantes du front lui-même, voire même du champ* indépendantiste afin de discuter. Or le problème est qu’il n’y a pas eu, préalables à cette levée, de palabres au sein des différentes composantes du FLNKS. Il n’y a pas eu de collégialité non plus au sein du champ indépendantiste comme le regrettaient certains leadeurs tels que Victor Tutugoro ou encore Guy Pascal. L’absence remarquée à la levée des drapeaux d’un Paul Néaoutyine, figure forte du PaLiKa, laisse également augurer de sa désapprobation. La réalité est que certains leaders de l’UC se sont servis d’un symbole fort qui ne leur appartenait pas en propre, sans en référer à quiconque, pour leur usage personnel. La réalité, c’est que quelques chefs politiques de l’UC, comme leurs homologues loyalistes, se sont octroyé le droit de décider pour tous les autres et de les mettre devant le fait accompli. Evidemment, cela n’augure rien de bon en ce qui concerne la santé démocratique du pays en devenir.

Ainsi, les intellectuels indépendantistes-non UC ne voient pas forcément d’un bon œil ce qui est scandé comme une ‘victoire’ pour tous les indépendantistes.

Une reconnaissance acquise de haute lutte…

Par ailleurs, la reconnaissance concrète et symbolique de la légitimité du peuple kanak s’est faite en 1988 avec les Accords de Matignon et a mis fin aux affrontements des années 80. Cette reconnaissance a été réactivée avec l’accord de Nouméa.

Pour mémoire : « Les accords de Matignon signés en juin 1988 ont manifesté la volonté des habitants de Nouvelle-Calédonie de tourner la page de la violence et du mépris pour écrire ensemble des pages de paix, de solidarité et de prospérité. Dix ans plus tard, il convient d’ouvrir une nouvelle étape, marquée par la pleine reconnaissance de l’identité kanak, préalable à la refondation d’un contrat social entre toutes les communautés qui vivent en Nouvelle-Calédonie, et par un partage de souveraineté avec la France, sur la voie de la pleine souveraineté. »**

Depuis, il y a les transferts de compétences irréversibles de l’Etat vers une Nouvelle-Calédonie de plus en plus autonome et le partage des pouvoirs politiques et institutionnels à travers la mise en place d’institutions locales (provinces, centre culturel J.M. Tjibaou, IDC-NC, IFM-NC, académie des langues kanakes…).

Il y a eu en 1988, la poignée de main qui symbolisait la reconnaissance mutuelle des deux peuples et la parole donnée ; la reconnaissance du fait colonial et de son impact sur le développement de la civilisation mélanésienne. La parole donnée a été parole sacrée en un avenir partagé dans un destin commun approuvé par référendum. Or, pour construire ce destin commun, des pas laborieux, mais nécessaires, furent franchis par les uns et les autres. Le signe institutionnel le plus visible de cette avancée a été celui du comité de pilotage des signes identitaires dont le travail a fini par aboutir par une délibération du Congrès adoptant l’hymne, la devise et le graphisme des billets de banque. C’est dans ce contexte historique que s’est actée symboliquement et formellement la reconnaissance du peuple kanak. C’est pourquoi annoncer que la levée du drapeau du FLNKS est une avancée dans la reconnaissance de l’identité du peuple kanak tout entier peut être analysé comme un déni de la réalité historique du pays.

 

Une étape vers le destin commun…

De même, interpréter la levée du drapeau du FLNKS comme une étape vers le destin commun est une autre erreur interprétative, car qui dit ‘étape’ dans la levée du drapeau, dit ‘descente’ du drapeau dans l’étape suivante. Or il est peu probable désormais de voir un jour un François Fillon monter au mât et descendre ce drapeau qu’il a lui-même fait hisser avec les vœux de Nicolas Sarkozy. Nous pouvons, dans ces conditions, nous interroger sur l’étape suivante que ces deux compères ont imaginé pour la Nouvelle-Calédonie.

Pire, la levée du drapeau du FLNKS vient révéler l’échec ou les limites des politiciens à s’engager dans un véritable destin commun. Là encore, c’est au cœur du comité de pilotage des signes identitaires que les choses sont les plus visibles. Car l’objectif était de trouver un consensus afin d’avoir des signes identitaire, dont un drapeau, « (…) pour exprimer l’identité kanak et le futur partagé entre tous. »*** Car en effet, comme nous l’avons montré, le drapeau du FLNKS n’est révélateur ni de l’identité kanake toute entière, ni du futur partagé entre tous.

Au contraire, la levée de ce drapeau vient rendre les choses plus difficiles qu’elles ne l’étaient déjà puisque le drapeau du FLNKS prend la place du drapeau commun dans l’imaginaire de certains.

Le destin partagé entre les deux signataires…

Voilà ce qu’il en est des interprétations de la levée du drapeau du FLNKS sur le mât du haut commissariat de la République. Nous pouvons alors nous interroger sur les motivations réelles des initiateurs de cette démarche puisque de toute évidence, même si elles peuvent leurrer les esprits simples, leurs explications s’accommodent mal d’une analyse rigoureuse de la réalité sociale.

Nous pouvons également nous demander si ces professionnels de la politique et signataires de l’accord de Nouméa ont bien lu ce qu’ils ont signé.

Enfin, plus préoccupant, ce type de fonctionnement politicien confidentiel et autocratique jette un doute sur la validité du système démocratique néocalédonien. La question est de savoir si ces leadeurs n’ont pas comme destin partagé de nous mener peu à peu vers une république bananière.

Laurent Edo,

Président d’ARES

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*Le terme de champ fait ici référence au concept bourdieusien.

**Préambule de l’accord de Nouméa.

***Accord de Nouméa, point 1.5.

Ecrit par : BoSS U (2299 Posts)

Membre fondateur du site. Souvent appelé par ses nombreux admirateurs, l'Administrateur Suprême, il accepte volontiers le diminutif de BoSS, si c'est dit avec respect et un peu de trémolo. Vous pouvez le contacter par mail (bossu@lecriducagou.nc) en cliquant sur l'enveloppe ci-dessous


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fois. Thankiou bien !

3 Commentaires

  1. Trapard Creteux dit :

    crédit dessin : Louis.

  2. La Tortue dit :

    J’entends (lis) encore une nouvelle fois ce son de cloche… Et bien triste est de constaté qu’il y a bons nombres d’anguilles sous les roches politiques….
    Merci au Cri pour cet espace d’expression! Et Merci Mr Edo et Louis pour ce partage d’expressions!

  3. resistzen dit :

    Excellente analyse Laurent que je partage vraiment, raison pour laquelle j’ai essayé de réfléchir de mon côté à ce que pourrait être un drapeau pour tous Ref: article sur ce site : “et si on reparlait d’un drapeau pour Tous…”

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