Le Parti Communiste Calédonien : Répression et pression morale

Revoici un extrait de la thèse d’Ismet Kurtovitch consacrée au Parti Communiste Calédonien, dont Le Cri du Cagou, vous présente un épisode chaque lundi .

Pour revenir aux épisodes précédents :

-Introduction

-L’Association des Amis de l’URSS

-I.1. L’action patriotique

-I.2. L’action patriotique

-II.La naissance du Parti Communiste Calédonien, 1.L’année 1945

2.L’année 1946

-III.L’organisation et l’activité du Parti Communiste 1. La section mélanésienne.

III.2.Le bureau et les autres sections

IV.Le programme du Parti Communiste

aujourd’hui :

V. Répression et pression morale.

Le soutien apporté par le courant communiste calédonien aux premières mesures de décolonisation et son action pour leur pleine et complète application, notamment dans le champ politique, doublée, de surcroît, d’une tentative de création d’un parti politique mélanésien, entraînent une vigoureuse réaction d’hostilité de la population européenne et des missions chrétiennes.

Nous avons vu comment cette opposition s’exerce dans le cadre des instances politiques existantes (conseil général, conseil des notables, parlement, gouvernement central). Adversaires et partisans de l’émancipation, y compris les Mélanésiens eux-mêmes, font valoir, dans des formes régulières et légales, leurs points de vue, toute chose égale par ailleurs. Il s’en faut cependant de beaucoup pour qu’on s’en contente.

V. 1. L’attitude des missions.

Par application des encycliques papales et des lettres pastorales sur le « communisme  athée » de son vicaire apostolique, elles sont lues et commentées dans toutes les églises et chapelles, la mission catholique exerce une pression morale sur ses fidèles. L’adhésion, le vote et les cotisations au parti communiste sont rigoureusement interdits et dénoncés en chaire. Parallèlement, l’adhésion à l’UICALO est présentée comme une obligation religieuse et un moyen de manifester publiquement son hostilité aux sollicitations des propagandistes communistes. C’est là une des raisons du succès initial du mouvement en faveur de l’Union, laquelle dès les premiers mois, recueille l’adhésion formelle de plusieurs milliers de fidèles.

La manœuvre n’est pas du goût de la section mélanésienne du parti communiste qui proteste en ces termes par une pétition publique : « Nous tous les indigènes inscrits au Parti Communiste de Nouvelle-Calédonie, fiers d’appartenir au plus grand parti de France, qui nous protège et nous défend contre les RACISTES AUTONOMISTES du pays, protestons avec indignation contre les procédés employés par « LE COMITÉ DES AMIS DE LA LIBERTÉ DANS L’ORDRE ». En effet, l’on a inscrit sans les aviser ou les faire signer des nôtres. C’est pourquoi, nous tous qui librement sommes entrés au Parti Communiste protestons et signons cette protestation. Nous indigènes communistes RÉCLAMONS nos DROITS dans l’ORDRE et le calme. Nous n’avons JAMAIS VOULU FAIRE DE RÉVOLTE, car nous savons que les révoltes n’amènent jamais rien de BIEN ».

En somme, l’appartenance à l’UICALO est, au début en tout cas, vue comme une preuve de fidélité au catholicisme parce que l’adhésion au parti communiste est présentée comme contraire aux enseignements de l’Eglise, un péché affirment les missionnaires en chaire.

Le prompt succès de l’UICALO et la dilution, tout aussi rapide, du courant communiste  – l’une ayant repris peu ou prou les revendications de l’autre –  fait que le combat contre la « perfide propagande communiste » est rapidement remisé pour ne réapparaître qu’aux échéances électorales de 1951 et, mais dans une faible mesure, de 1953. Prenons néanmoins pour illustrer cet aspect des choses l’exemple de la paroisse d’Azareu, celle de Vincent Bouquet, lequel montre publiquement sa sympathie active pour les idées et le mouvement communiste.

Au mois de décembre 1946, Bresson exige une rétractation publique. « Comme le bruit a couru, écrit-il, que V. Bouquet a adhéré au communisme et s’en est fait le propagateur, il devra, en outre, déclarer devant les mêmes témoins qu’il cesse d’être communiste et qu’il renonce à propager le communisme, qui, de sa nature, est anti-chrétien et opposé à toute religion. C’est tout ce que je demande au nom de Dieu à V. Bouquet pour réparer le passé. Après cela V. Bouquet pourra s’approcher des sacrements de pénitence et d’eucharistie aux conditions ordinaires, comme tous les autres fidèles ». En juin 1951, à l’occasion des élections législatives, Bouquet lance dans la presse un appel public en faveur de Paladini et crée un comité de soutien. Aussitôt Bresson lui renouvelle ses remontrances. « Oui, explique-t-il, la lettre du Chef catholique Vincent Bouquet est un scandale pour tous les indigènes catholiques, car tous ont lu dans le Catéchisme que c’est un péché de voter pour un ennemi de la religion et du bien général, car en votant pour lui, on participe volontairement au mal qu’il pourrait faire s’il était élu », et demande au missionnaire en poste de faire réciter des prières pour que le « scandale donné soit réparé ». A l’endroit des paroissiens qui votent « mal », le rp Bauer se montre particulièrement désobligeant. Écoutons-le se confier à Bresson : « Hier, à l’occasion de la fête du 15 août, Léopold est venu me trouver pour essayer de se remettre en règle. Il m’a dit qu’il vous a envoyé une lettre : sans doute voulait-il se justifier à vos yeux et rejeter sur moi tous les torts. Peut-être vous a-t-il dit que j’ai « excommunié » ceux qui ont voté communiste. Il n’en est pourtant rien du tout : j’ai simplement dit que je ne donnerai l’absolution à ceux qui ont fait la propagande communiste qu’après rétractation publique. Pour ceux qui ont voté communiste, sans avoir fait pression sur d’autres en ce sens, s’ils regrettent leur désobéissance à l’Église, ils auront le pardon comme pour tout péché regretté ». Le même scénario se reproduit en 1953, lors des élections au conseil général, Vincent Bouquet et Léopold Djet sont candidats sur des listes « indépendantes et libres » dont un tract proclame : « N’écoutez pas les missionnaires quand ils vous parlent de la politique et du commerce ». A nouveau, Bresson se montre intraitable : « Si maintenant tu [L.Djet] regrettes cette injure et l’imprudence que tu as eue, en acceptant d’être candidat aux élections dans une liste défavorable aux ministres de la religion, fais connaître publiquement par une lettre au R.P Bauer ton regret de ce que ton nom ait été mis à la suite de cette affiche, – lettre que le R.. Bauer pourra communiquer de ta part aux fidèles ». Partout où le courant communiste est quelque peu organisé, mais à divers degrés, le même bras de fer se tient.

Enfin, la visite en Nouvelle-Calédonie de deux parlementaires communistes (Fernand Colardeau en février 48 et Marcel Egretaud en octobre/novembre 1949) est accompagnée de petites manœuvres d’obstruction. Les pères Bussy et Luneau, par exemple, tentent d’empêcher leurs ouailles de rencontrer le député de l’Assemblée de l’Union française.

Le même état d’esprit et des pratiques analogues se développent dans l’Eglise protestante avec toutefois une originalité remarquable : l’invocation de la guerre froide. Ainsi, en 1948, à Lifou, les délégués de l’AICLF et quelques pasteurs mènent campagne contre les détenteurs de cartes du parti communiste en affirmant qu’ils seront les premières victimes en cas de troisième guerre mondiale et d’un retour des Américains en Nouvelle-Calédonie. L’argument, entendu également à Houaïlou, marque les esprits et suscite un certain désarroi mis à profit par les pasteurs et les missionnaires pour obtenir des rétractations publiques.

Naturellement, les fidèles ne sont pas obligés de suivre les recommandations politiques des missionnaires, des pasteurs et des catéchistes. La pression morale, réelle, n’opère en définitive que sur ceux qui y consentent et celui qui veut s’y soustraire le peut sans encourir de sanction autre que spirituelle. Néanmoins, l’imbrication du clergé, protestant et catholique, dans le contexte coutumier et social de la tribu et, aussi, la forte cohésivité de l’appartenance religieuse pour le groupe fait qu’en définitive la masse des fidèles s’engage, d’emblée, dans les groupements confessionnels et ce, avec d’autant plus de facilité, que ces derniers reprennent les principales revendications sociales et politiques avancées par les communistes.

Lundi prochain, un nouvel épisode sera consacré à :

V. 2. La réaction des Européens.

AvatarEcrit par : Trapard Creteux (970 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


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