Le Parti Communiste Calédonien : Le programme du Parti Communiste

Revoici un extrait de la thèse d’Ismet Kurtovitch consacrée au Parti Communiste Calédonien, dont Le Cri du Cagou, vous présente un épisode chaque lundi .

Pour revenir aux épisodes précédents :

-Introduction

-L’Association des Amis de l’URSS

-I.1. L’action patriotique

-I.2. L’action patriotique

-II.La naissance du Parti Communiste Calédonien, 1.L’année 1945

2.L’année 1946

-III.L’organisation et l’activité du Parti Communiste 1. La section mélanésienne.

III.2.Le bureau et les autres sections

aujourd’hui :

IV. Le programme du Parti Communiste.

Il s’agit d’exposer les objectifs d’action, les thèmes de propagande et les revendications avancés publiquement et défendus officiellement par le courant communiste. Nous l’avons dit, le courant communiste, le premier à tenter de réunir Européens et Mélanésiens, se disperse puis disparaît avant d’avoir un programme politique proprement dit. Néanmoins, il est possible d’extraire des documents consultés et des témoignages recueillis les orientations politiques suivantes.

La disparition effective et immédiate du régime d’assujettissement des Mélanésiens. Se situant au diapason de la nouvelle politique nationale et internationale sur les questions coloniales, le courant communiste milite pour la pleine application en Nouvelle-Calédonie des mesures libératrices adoptées par le gouvernement central. Bien souvent, il se fait l’efficace relais politique de revendications déjà exprimées çà et là. « Venez, peut-on lire dans un tract, vous renseigner auprès de nous si vous avez de justes revendications à faire, nous vous écouterons et enverrons vos plaintes au comité central du Parti Communiste à Paris ». La suppression de l’indigénat, du travail obligatoire, des impôts particuliers et l’obtention de la résidence libre sont, nous l’avons vu, les principales revendications déclinées en 1946 et 1947. Le parti communiste contribue à leur pleine application.

L’instauration de l’égalité entre Européens et Mélanésiens. Le principe de l’égalité vient comme un leitmotiv dans les tracts communistes. Ce passage d’un tract résume bien ce qui est le principal thème de propagande du parti : « Si un homme travaille aussi bien qu’un autre, qu’il ait la peau brune ou blanche, ils doivent être payés pareil, si le noir travaille mieux et plus, il doit être payé plus, mais il est bien certain que celui qui ne travaille pas, ne produit pas, ne doit pas vivre au détriment des autres. Si un homme qui a travaillé toute sa vie, qui a produit, qui a fondé une famille, si cet homme est malade, usé, vieux, il a droit aux mêmes soins, aux mêmes secours, qu’un homme qui a la peau blanche. Tous les hommes quels qu’ils soient doivent être soumis aux mêmes lois et tous égaux devant elles. Si un homme noir a donné pour sa patrie, sa vie pour défendre ses droits, pour protéger les siens, pour que flotte toujours plus glorieux le drapeau de la France, cet homme doit avoir droit aux mêmes honneurs, aux mêmes pensions, aux mêmes décorations, ses enfants, sa femme doivent toucher les mêmes allocations que les femmes et les enfants des blancs. Exigez pour vos enfants la même instruction que pour les enfants des Européens, exigez les mêmes soins, exigez si vous en avez les capacités, les mêmes besognes, les mêmes emplois que les blancs et aux mêmes salaires qu’eux, si la besogne est accomplie comme la leur ». Partant, toute une série de revendications sociales et politiques sont popularisées : égalité des salaires ; uniformité du statut des salariés dans le secteur privé et public ; un seul enseignement pour tous les Calédoniens et les mêmes investissements sociaux dans les districts et les villages ; libertés politiques et droit de vote pour tous immédiatement.

Cette invocation tous azimuts de l’égalité est malicieusement combattue par les adversaires du parti communiste, lesquels ont beau jeu d’instiller le doute à son propos en feignant de croire à la disparition des réserves indigènes. Si les Mélanésiens sont égaux aux Européens, leurs terres le sont aussi : elles peuvent donc être vendues, saisies, disent-ils haut et fort. L’argument porte et fait, contre le parti communiste, le succès de l’Union et de l’Association sur le principe de l’égalité.

• L’accession des Mélanésiens au conseil général. Ce qui apparaît évident aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie, ne l’est pas en 1945 : le suffrage universel et la participation directe et effective des Mélanésiens aux affaires publiques. Les communistes le proposent d’entrée et, au début de l’année 1947, déposent une proposition de loi à cet effet. « Vous avez, écrit Tunica y Casas, des instituteurs et des chefs aussi intelligents que ces gens-là [« Les émissaires des grosses boîtes et des trusts »] élisez-les au Conseil général ». La demande est parfaitement formulée dans le deuxième cahier de revendications indigènes (juin 1946), elle se double d’un rejet de l’autonomie dont l’obtention, imminente de l’avis général, est sollicitée par et pour les Européens. L’article deux du cahier dit en effet : « pour permettre aux indigènes de la Nouvelle-Calédonie de défendre leurs intérêts, ils demandent de leur accorder des sièges au Conseil général, pour leur permettre également de défendre les intérêts de la France où leurs enfants ont versé leur sang ».

Le troisième article, d’inspiration nettement nationaliste, pose la problématique qui est, depuis lors, au cœur de la vie politique calédonienne : « Nous indigènes de Calédonie ayant seuls le droit de parler ou de revendiquer au nom de la Calédonie, nous voulons rester sous la bannière de la République Française, nous refusons que notre pays ait une autonomie. Que ceux qui demandent une autonomie qu’ils aillent avec leur député Roger Gervolino demander l’autonomie pour le pays de leurs ancêtres, mais pas d’autonomie en Calédonie. Non ! Non ! Non ! ». Au même moment, Cyprien Kawa Braïno, volontaire du Bataillon du Pacifique, envisage l’élection d’un Mélanésien au poste de député de la Nouvelle-Calédonie.

Sur cette question, l’influence de la propagande communiste est grande. « Je puis témoigner, raconte un observateur privilégié, que le projet communiste d’une participation à place entière des autochtones au conseil général était connu et  populaire même dans les milieux catholiques de l’Union. Deux ans plus tard, l’Union en reprenait timidement les termes sans s’y référer ». La chose est acquise en 1953.

L’organisation politique des Mélanésiens. Les fondateurs du parti communiste proposent immédiatement aux Mélanésiens de se regrouper et d’adhérer au Parti. Ce premier appel public, signé Tunica y Casas, est daté du 5 mars 1946 : « Le Parti Communiste que nous venons de fonder ici dans votre propre pays n’est pas une banale association. En peu de mots, il est nécessaire que je vous l’explique. Le Parti communiste qui existe dans le monde entier est un parti politique fondé dans le seul but de défendre les intérêts et les libertés de tous les travailleurs quels qu’ils soient, blancs, noirs, jaunes, etc… Le parti communiste seul vous fera avoir la liberté à laquelle vous avez droit. Le parti communiste seul peut empêcher la honteuse exploitation de l’homme par l’homme que l’on pratique ici en Calédonie sur une grande échelle dans ce pays qui est le vôtre… Groupez vous donc, écoutez ceux qui instruits et intelligents dans vos tribus vous expliqueront ce qu’est le Parti Communiste. A Koné, les Anciens Combattants indigènes ont demandé à être représentés par Dogo Firmin, écoutez Dogo qui lui saura vous défendre. Un mot encore, le Parti Communiste ne veut pas de révolte, vous pouvez demander et obtenir vos libertés, sans pour cela faire des émeutes. Il faut que vous travailliez fraternellement aux côtés de tous les travailleurs blancs ou jaunes qui sont dans VOTRE pays, afin de faire de la Calédonie un pays LIBRE, HEUREUX et RICHE. Pour cela commencez par le commencement. demandez à vos chefs d’intervenir afin que dans vos tribus, il y ait des écoles LAÏQUES où vos enfants recevront la même instruction que les enfants des blancs. Demandez à ce que l’hygiène y soit poussée à outrance, eau, électricité, infirmeries, docteurs, etc… L’argent versé au Parti COMMUNISTE, sert à VOUS DÉFENDRE, il est mis au service de la propagande, de la correspondance, brochures, journaux, livres et aussi au service de l’homme malheureux ou opprimé qui vient réclamer auprès du Comité l’aide dont il a besoin. Encore une fois soyez tous unis, et soyez bien persuadés, que le PARTI COMMUNISTE, le jour où vous  serez bien organisés, fera de vos tribus des endroits prospères, où tous les moyens servant à l’agriculture seront mis à votre disposition, les outils les plus modernes, machines, tracteurs, camions, etc… vous seront prêtés pour l’exploitation efficace de VOS terres CAR LE COMMUNISME MET EN COMMUN ET NON EN PARTAGE (comme tentent de le faire croire nos adversaires), tous les moyens de PRODUCTION, de réparation et de transport, SEUL MOYEN D’ÉVITER L’EXPLOITATION DE L’HOMME PAR L’HOMME ». On espère qu’ensuite les lois élargissant les conditions d’accès des ex-colonisés à l’électorat politique adoptées à Paris – le 13 avril et le 5 octobre 1946 – permettent l’émergence d’une élite politique capable de former une organisation politique proprement dite.

Le calcul est parfaitement compris par les adversaires du parti, lesquels réussissent à exclure la Nouvelle-Calédonie de l’application des nouvelles lois électorales. Et ce, jusqu’aux élections législatives de juin 1951, mais alors la situation politique a changé, le courant communiste est réduit. Le candidat des missions religieuses (Maurice Lenormand),  avec un sens particulier de la formule, l’explique ainsi aux Européens : « On pouvait leur donner le droit de vote car le nécessaire ayant été fait par ailleurs, on était sûr qu’ils voteraient bien car les indigènes votent, c’est un fait accompli. Leur vote est-il un mal ? Oui s’ils votent mal. Leur droit de vote est-il un bien ? Oui s’ils votent bien ». De fait, l’exclusion du corps électoral calédonien de la plupart des adultes mélanésiens entre 1946 et 1951, n’est pas pour rien dans les difficultés qu’éprouve le courant communiste à s’implanter durablement dans la population mélanésienne.

La neutralité religieuse. Accablé de critiques et d’anathèmes – l’adhésion au Parti est un péché, dit-on dans les églises et les temples – le bureau du  parti se défend comme il peut en essayant de dissocier conviction religieuse et  opinion politique. « Je ne veux pas, explique Tunica y Casas, parler de religion, car au PARTI COMMUNISTE, les catholiques, les protestants, les païens, tous peuvent y entrer, mais il faut bien dire que si certains prêtres et certains pasteurs vous ont défendus auprès de l’Administration et vous défendent encore contre l’exploitation dont vous êtes les victimes, ils n’ont RIEN FAIT AUPRES DU POUVOIR CENTRAL en FRANCE, pour vous faire obtenir la LIBERTE à laquelle vous avez droit ! ». L’emprise spirituelle et l’oeuvre sociale (écoles, magasins, dispensaires), des missions sont telles que les consignes politiques des prêtres, des pasteurs et des catéchistes bénéficient d’une écoute privilégiée.

Changer les structures économiques. A l’adresse de l’ensemble de la population calédonienne, le parti communiste reprend le programme économique avancé avant la guerre par Paladini et la gauche. Il propose notamment : la nationalisation des grandes entreprises minières, bancaires et commerciales, la réforme foncière et fiscale, un programme de grands travaux d’infrastructure sur fonds d’emprunts locaux et l’application en Nouvelle-Calédonie des lois sociales métropolitaines. Elles constituent depuis lors le tronc commun des revendications économiques que la gauche calédonienne défend à chaque scrutin.

 

Toutes ces idées et ces revendications, ronéotypées et traduites en plusieurs langues, sont largement répandues en Grande-Terre et aux Iles Loyauté. Leur audience est réelle comme en témoignent le programme et les emprunts dans les revendications des groupements d’obédience confessionnelle à leur début. L’influence directe du courant est, quant à elle, notable dans plusieurs districts des communes de Koné, Kouaoua, Houaïlou, Bourail, Maré et Lifou. Cinquante ans plus tard, le père Marie-Joseph Dubois, à l’époque missionnaire à Maré, maintient : « Le communisme ce n’était pas de la rigolade ». De fait, l’attention portée à ce mouvement d’idées, une première parmi les Mélanésiens, par l’administration et, surtout les missions catholiques et protestantes, atteste de son importance. « La lutte était chaude en juin 1946 » écrit Bresson dans son rapport au cardinal préfet de la propagande . Dès lors, on s’emploie à tuer dans l’œuf ce qui apparaît comme une hérésie et une remise en cause par trop radicale de l’ordre colonial établi.

Lundi prochain, un nouvel épisode sera consacré à :

V. Répression et pression morale.

V. 1. L’attitude des missions.

AvatarEcrit par : Trapard Creteux (970 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


One Comment

  1. C’est intéressant mais c’est dense, boudiou !!

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