Le Parti Communiste Calédonien : Le bureau et les autres sections.

Revoici un extrait de la thèse d’Ismet Kurtovitch consacrée au Parti Communiste Calédonien, dont Le Cri du Cagou, vous présente un épisode chaque lundi .

Pour revenir aux épisodes précédents :

-Introduction

-L’Association des Amis de l’URSS

-I.1. L’action patriotique

-I.2. L’action patriotique

-II.La naissance du Parti Communiste Calédonien, 1.L’année 1945

2.L’année 1946

-III.L’organisation et l’activité du Parti Communiste / La section mélanésienne.

aujourd’hui :

III. 2. Le bureau et les autres sections.

Le bureau du parti communiste calédonien ou, plus exactement, les différents bureaux assumant officiellement la responsabilité du courant communiste,  fonctionnent de 1945 à 1949 et sont en liaison avec la section coloniale du P.C.F.

Le premier bureau (septembre 45-août 46), animé par Jeanne Tunica y Casas, est le plus actif et préside à la création du parti. Il faut dire que la conjoncture politique est  particulièrement dense. De cette année sont, en effet, datés la plupart des textes de propagande et des manifestations publiques communistes (communiqués de presse, conférences, appel au vote, démarches auprès des pouvoirs publics). Le premier bureau est également, et surtout, celui qui prépare et crée les sections mélanésienne et vietnamienne (une en Nouvelle-Calédonie et une aux Nouvelles-Hébrides). Une performance pour l’époque. L’activité du bureau couvre tous les aspects de la vie politique parce qu’au siège du parti se retrouvent et/ou se succèdent des représentants des trois principales ethnies du pays. De quoi s’agit-il?

Une série de tracts dactylographiés sont préparés et distribués dans les centres miniers et les districts. Un petit groupe de propagandistes mélanésiens et vietnamiens reçoivent une formation politique et sont tenus informés des premières mesures prises à Paris en faveur des populations indigènes. « Les textes, annonce le capitaine Quensont au conseil général, qui ont donné le droit de citoyenneté aux indigènes ont été diffusés ». En fait, le parti communiste diffuse tous les textes émancipateurs adoptés par le pouvoir central.

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Les relations de travail avec le P.C.F. sont fréquentes et fructueuses. Écoutons sur ce point le témoignage de Lemonnier, communiste et proche collaborateur du gouverneur en tant que chef  du service des Affaires Économiques : « L’an dernier, les correspondances que vous adressait la camarade Tunica (dont j’étais la plupart du temps le rédacteur) donnaient lieu à des interventions de camarades parlementaires (Lozeray par exemple) auprès du Ministre de la France Outre-Mer ; celui-ci répondait (généralement de manière évasive mais en donnant des assurances) ; vous nous adressiez copie des correspondances échangées avec lui. Par ailleurs cela avait pour effet certain que le ministre saisissait de son côté le Gouverneur et le résultat obtenu était que les abus n’étaient pas renouvelés ou que des dispositions étaient prises dans le sens  des revendications exposées. A tout le moins cela donnait aux autorités gouvernementales locales l’impression que leurs abus de pouvoir étaient surveillés de sorte qu’ils évitaient de les renouveler ». Les envois portent sur le droit du travail, le salaire et le statut des chefs, les primes de démobilisations accordées aux volontaires mélanésiens, l’indigénat, les libertés publiques, les conditions de travail des Indochinois aux Nouvelles-Hébrides (Vanuatu), le droit de vote des Mélanésiens et leur accession au conseil général.

Deux « cahiers de revendications indigènes » sont transmis par le même canal au ministère. La réponse de Moutet à Henri Lozeray, député communiste du Cher, vice-président de commission des T.O.M, montre que ces interventions sont instruites. « Vous avez bien voulu, écrit le ministre, me transmettre un cahier de revendications présenté par Monsieur Nemia au nom d’autochtones de la Nouvelle-Calédonie. J’en ai pris connaissance avec beaucoup d’attention. L’attention du Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie est attirée sur les faits signalés. J’ai demandé à de Hauts fonctionnaires de me faire tenir des renseignements précis. Dans le cadre de la Loi du 7 mai 1946, des solutions interviendront susceptibles de donner satisfaction aux autochtones de la Nouvelle-Calédonie ». A l’adresse du gouverneur Tallec, le ministre, au reçu d’un deuxième cahier de revendications, est plus insistant. « J’attacherai, télégraphie-t-il, du prix à ce que vous procédiez à un examen d’ensemble de ce document et me fissiez tenir des propositions ». Enfin, sur l’ensemble des envois communistes, l’inspecteur général des colonies rédige deux rapports détaillés. Tupinier conclut son second rapport ainsi : « C’est pourquoi je me permets d’insister une fois de plus, comme je l’ai fait dans d’autres rapports, sur l’impérieuse nécessité d’instaurer en Nouvelle-Calédonie une véritable politique indigène qui a totalement fait défaut jusqu’ici ». Nous avons vu  que sur certaines questions l’intervention du parti communiste s’avère décisive. Enfin, chose peu connue, Paladini et Tunica y Casas proposent et obtiennent que la croix de la Libération soit attribuée à la Nouvelle-Calédonie.

A l’adresse du grand public, le bureau publie dans la presse plusieurs communiqués de presse sur les questions d’actualité comme par exemples : le statut, les lois d’amnistie, la défense du consommateur, l’action parlementaire du PCF, les référendum constitutionnels.

Après le départ de Jeanne Tunica y Casas, le 21 août 1946, un deuxième bureau, animé par Lemonnier, maintient une activité régulière. Il s’agit alors plus de diffuser des idées que de suivre la marche d’un parti politique proprement dit. « Nous sommes, rapporte Lemonnier à Barbé, organisé  comme suit : tenue de conférences hebdomadaires entre moi-même, Arsapin, Guièyès et, soit les responsables vietnamiens, soit des chefs indigènes ou des instituteurs noirs ralliés à nos idées lorsqu’ils passent à Nouméa. Les responsables vietnamiens sont Than ou Phien, le premier seul sachant s’exprimer correctement en français. Les chefs indigènes que nous voyons lors de leur passage sont Bouquet et Naisseline. Compte tenu de la situation de chacun dans l’économie locale et des revendications que chaque groupe a à présenter (ne trouvant guère audience qu’auprès de nous pour les présenter), revendications fort différentes s’il s’agit d’indigènes ou de Vietnamiens, nous n’avons aucune raison de les réunir ensemble (ce qui serait d’ailleurs difficile étant donné que les noirs sont seulement de passage) sauf pour parler de questions d’ordre très général »[8]. Lemonnier transmet plusieurs dossiers sur des affaires qui lui sont soumises, mais se plaint du silence de la section coloniale laquelle se contente d’adresser des circulaires politiques de portée générale.

L’action en direction des Européens est confiée à Paladini, très populaire dans le milieu « petit blanc » de la brousse et de Nouméa. L’ancien conseiller général maintient son réseau d’amitiés politiques mais l’orientation ouvertement anticolonialiste du parti empêche son implantation parmi les Européens.

Le départ de Lemonnier à la fin de l’année 1947 marque la fin du parti communiste première manière. En effet, le courant communiste est alors repris à son point de départ par un nouveau bureau sous l’impulsion d’Emile Jacquemet (militaire métropolitain arrivé en Nouvelle-Calédonie le 13 novembre 1946, démobilisé sur place l’année suivante). D’emblée, Jacquemet reproche à l’ancienne équipe d’avoir privilégié outre mesure l’action en direction des autochtones et des travailleurs immigrés et, surtout, de renoncer à agir sur « l’élément blanc de la Nouvelle-Calédonie arguant nettement d’un état d’esprit raciste chez ces blancs qui, en fait de colonialistes, se trouvent être de petits employés, fonctionnaires ou ouvriers, salariés soumis au bon vouloir du capitalisme calédonien ou, plus exactement, international ». Il entreprend, avec succès, de regrouper à nouveau les membres de l’ancien comité (Comité d’Action socialiste et communiste) et les membres restant du bureau du parti. Un « comité directeur qui en même temps, fait office de bureau exécutif » est désigné, Gabriel Bon le préside. Jacquemet prend contact avec Bouquet, Braïno et N’Guyen Duc Than. Paladini est tenu à l’écart mais laisse faire, « vous arrivez en Calédonie, dit-il à Jacquemet, nous travaillons depuis plus de quarante ans avec  difficultés, persécutions, etc… ». Le 15 mars 1948, le Journal Officiel de la Nouvelle-Calédonie annonce la création du parti communiste calédonien, qui a pour objet « la favorisation [sic] de la réunion de toutes personnes désireuses d’étudier la doctrine communiste, notamment dans son application en Nouvelle-Calédonie ». Comme précédemment, la nouvelle structure n’est pas une émanation du P.C.F., en dépit du désir des Calédoniens. Ce qui n’exclut pas les échanges de vues. Ainsi, au reçu des nouvelles orientations du courant communiste, Barbé insiste sur la dimension coloniale de la réalité calédonienne. « Vous devez, dit-il à Gabriel Bon, partir du fait fondamental que la Nouvelle-Calédonie est une colonie et que la population autochtone toute entière, dans sa masse et dans ses cadres, ressent profondément l’oppression colonialiste et qu’elle est prête de ce fait, à lutter dans son ensemble contre cette oppression ».

Le nouveau bureau met au point un ambitieux programme de propagande et d’action en direction des trois ethnies composant la population calédonienne, mais il ne réussit pas à lui donner un commencement d’application.

A partir de 1948, le courant communiste est dépourvu de coordination à l’échelle territoriale et est, par exemple,  absent de toutes les grandes questions d’actualité et, singulièrement, du débat statutaire. S’agissant  des Mélanésiens et de la politique indigène, les choses sont laissées à l’initiative des militants locaux, lesquels se réunissent à l’occasion et sont en contact direct avec la Section Coloniale (Paris) mais aussi avec Tunica y Casas à Sydney et avec Paladini à Païta.

A sa façon, le commissaire de police résume la situation en novembre 1948 – quand Jacquemet, à son tour, quitte le pays – : « L’activité communiste locale est tombée très bas et on ne constate plus qu’une fermentation réduite chez les Tonkinois et les indigènes. La plupart des membres du premier comité communiste calédonien sont partis et les restants ne semblent pas avoir une personnalité suffisante pour exploiter et développer les résultats acquis ». La visite de Marcel Egretaud (fin 1949) avive le mouvement puisque ce dernier est accueilli en Grande-Terre, dans les tribus, les villages et mines où il tient plusieurs réunions. Le parlementaire communiste lance en milieu Mélanésien une série de pétitions pour soutenir le projet de statut déposé par son collègue Colardeau et prépare un cahier de revendications sociales communes aux travailleurs calédoniens. Egretaud conduit une délégation pluriethnique près le gouverneur à qui est remis le cahier de revendication. L’initiative est une première selon les affaires indigènes qui écrivent : « Dès maintenant on peut noter que c’est la première tentative de faite pour donner conscience d’une communauté d’intérêts à des travailleurs, Européens, Asiatiques et Indigènes ayant un genre de vie et une mentalité aussi différents ».  Après 1950, il n’y a plus de bureau proprement dit. L’activité politique de Paladini est, ponctuellement, le point de ralliement des militants et des sympathisants communistes en Nouvelle-Calédonie. De son côté, Emile Jacquemet anime plusieurs tentatives de rassemblement politique autour d’un programme de gauche plus modéré.

Lundi prochain, un nouvel épisode sera consacré à :

IV. Le programme du Parti Communiste.

crédit photo :

Archives de Nouvelle Calédonie

AvatarEcrit par : Trapard Creteux (971 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


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