Le Parti Communiste Calédonien : La réaction des Européens & Fin.

Revoici un extrait de la thèse d’Ismet Kurtovitch consacrée au Parti Communiste Calédonien, dont Le Cri du Cagou, vous présente un épisode chaque lundi .

Pour revenir aux épisodes précédents :

-Introduction

-L’Association des Amis de l’URSS

-I.1. L’action patriotique

-I.2. L’action patriotique

-II.La naissance du Parti Communiste Calédonien, 1.L’année 1945

2.L’année 1946

-III.L’organisation et l’activité du Parti Communiste 1. La section mélanésienne.

III.2.Le bureau et les autres sections

IV.Le programme du Parti Communiste

V.Répression et pression morale

aujourd’hui :

V. 2. La réaction des Européens.

L’audience du courant communiste dans la population européenne de Nouvelle-Calédonie est appréciable, notamment en 1944/45, et le reste tant que son programme et ses activités procèdent des anticipations sociales, des intérêts et des préoccupations immédiates qui lui sont propres. C’est-à-dire tant qu’il se situe dans un cadre de référence idéologique congruent avec l’eschatologie coloniale du colonisateur. Or, à partir de 1945, les premières mesures en faveur de l’égalité sociale et, surtout, politique, entre Européens et Mélanésiens sont vues comme une remise en cause de tout l’ordre établi depuis 1853 dont personne, parmi l’élément blanc, n’envisage qu’il puisse être si tôt subverti.

Nous avons vu, en effet, qu’avec l’appui des missions catholiques et protestantes, les conseillers généraux et les parlementaires européens empêchent le peuple mélanésien de se doter, dès 1946 comme le prévoit la loi, d’une organisation politique susceptible de faire prévaloir de façon autonome ses intérêts. Objectif déclaré du parti communiste qui réussit même à lui donner un début de réalisation. De là, l’opposition acharnée contre ses animateurs et la perte de leur influence politique en milieu européen.

Cette tentative de créer en Nouvelle-Calédonie un parti communiste à vocation anticolonialiste suscite donc, entre les années 1945 et 1948, des réactions hostiles qui inquiètent le gouvernement. « Je signalerai en terminant, écrit à ce sujet Tupinier, quelles sont les réactions de la population européenne en face des menées communistes. Celle-ci ne dissimule pas une peur du communisme telle qu’elle pourrait le cas échéant dégénérer en panique. A certains égards, cette appréhension pourrait avoir quelques effets salutaires, en contribuant à provoquer chez les colons un sens social qu’ils n’ont malheureusement pas su acquérir spontanément. Mais il ne faudrait pas qu’elle conduise ceux-ci à des réflexes de défense inconsidérés qui seraient susceptibles d’avoir des répercussions fâcheuses sur la politique locale et d’entraîner des troubles. Je sais que M. le Gouverneur Tallec n’est pas sans redouter cette éventualité. Sans partager tout à fait son pessimisme sur ce point, j’estime que cette situation doit être suivie avec la plus grande vigilance . Bien que cette opposition s’exprime le plus souvent par des moyens légaux et publics, elle revêt également un aspect moins honorable, fait de pressions, de menaces et de violences.

Ainsi, le président de la commission municipale de Ouégoa et celui de Pouembout adressent, chacun de leur côté, au gouverneur une lettre comminatoire accompagnée d’une copie d’un tract signé Tunica y Casas. « Nous considérons,  écrivent les deux notables locaux,  que cette dame incite les indigènes à la révolte. Dans ces conditions, nous demandons ainsi que la grande majorité de la population, l’expulsion de la colonie de cette dame ». Le président de la chambre d’agriculture, au même moment, effectue la même démarche. « [Je] vous demande, écrit Alcide-Charles Desmazures, de bien vouloir prendre toutes les mesures utiles pour empêcher le groupe qui gravite autour de Madame Tunica de continuer son œuvre de désagrégation de l’œuvre de la France et des Français en Nouvelle-Calédonie. Ce groupe a déjà fait bien trop de mal ici ». André Castex, conseiller municipal de Nouméa et président du syndicat des éleveurs, signe un tract appelant « le peuple »  à prendre lui-même des « sanctions »  si l’administration et le conseil général n’agissent pas contre « les agents communistes [qui] incitent les indigènes et les métis à la révolution contre le gouvernement et les blancs et réclament pour tous les indigènes et asiatiques le droit de vote pour se faire élire par cette majorité et s’emparer du pouvoir ». Il est probable que semblables « conseils » sont donnés de vive voix au chef du Territoire, lequel alerte, à sa façon, le ministre par télégrammes. Tel celui du 14 mai 1946 : « La réaction contre la loi électorale du 13 avril [élargissant considérablement l’accès des Mélanésiens à l’électorat politique] se développe avec une vivacité accrue par la violente propagande communiste de madame Tunica y Casas dont les tracts clandestins multipliés s’adressent aux indigènes, métis et Indochinois ». De fait, ce mélange d’opposition politique, de sollicitations pressantes et d’appel à la vindicte populaire impressionne le pouvoir central.

S’agissant de l’expulsion de Jeanne Tunica y Casas, seule sa qualité de citoyenne française empêche Tallec d’y recourir  – en 1945, le correspondant de guerre du mensuel australien Pacific Island Monthly,  H.E.Priday, est expulsé pour avoir écrit plusieurs articles sur l’action du Parti communiste calédonien et les conditions de travail de la main-d’œuvre asiatique. Aussi, quand Francisco Tunica y Casas sollicite en février 1946 un visa de séjour en France via l’Australie, Tallec s’empresse d’appuyer, en ces termes, la demande : « Je vous signale que l’intéressé n’a ici aucun activité politique particulière mais que sa femme de nationalité française est agitatrice Troisième Internationale. La présence de cette femme est très gênante ici. Conclusion, j’insiste vivement pour que le visa soit accordé car l’intéressé et sa femme quitteraient la colonie ». Finalement, sans son épouse, il se rend à Sydney. Trois mois plus tard, la maison du couple est partiellement détruite à la suite d’un attentat à l’explosif. Tallec saisit l’occasion. « Je suis prêt, lui écrit-il, à vous donner immédiatement toutes les autorisations nécessaires qui vous permettraient de quitter définitivement la Nouvelle-Calédonie ». Trois mois plus tard  (le 21 août 1946), avec  son fils adoptif, Jeanne Tunica y Casas part pour Sydney.

Le cas de Lemonnier, administrateur de première classe, chef du service des contributions, est traité de la façon la plus expéditive qui soit par le conseil général qui vote, tout simplement, la suppression de sa solde et émet le vœu « que ce fonctionnaire soit affecté de toute urgence à une autre colonie ». Ce qui est fait l’année suivante.

Les Calédoniens ne sont pas épargnés. « Nous avons reçu, raconte Félix Arsapin, des lettres d’insultes, des menaces de mort, des lettres anonymes. Le capitaine Gaudriault [membre du Conseil privé et président de la Chambre de Commerce (1947)] m’a dit : « Arsapin, c’est nous qui tenons le manche de la poêle ». On ne pouvait pas continuer. C’était le régime colonial. Il ne fallait pas l’évolution des Mélanésiens. Ils auraient employé tous les moyens. J’ai du faire mille métiers, mille misères ». Cette appréciation est confirmée par Ferdinand Piliwé : « pour ma part, confie-t-il à Lucien-Eugène Devambez,  je perdis l’emploi que j’occupais aux PTT et ayant reçu des menaces très précises à plusieurs reprises, je dus me faire oublier pendant un an en me réfugiant à la Tamoa. Cela fut le lot de bien des militants ». Les communistes vietnamiens, quant à eux, sont victimes d’une plus grande répression. Perquisitions, brutalités policières, assignations à résidence dans des lieux désolés (îlots, mines en altitude) et, finalement, expulsions des principaux dirigeants en 1947 et en 1950.

Ismet Kurtovitch

Historien.

Voici, aujourd’hui, terminée la publication de la thèse de monsieur Ismet Kurtovitch. Le Cri du Cagou l’en remercie sincèrement.

Bon début de semaine à nos lecteurs.

AvatarEcrit par : Trapard Creteux (970 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


One Comment

  1. Avatar magaloche

    Je souhaite correspondre avec toutes personnes ayant, de prés ou de loin, croisé la vie de ma grand-mère. Cette dernière, Jeanne Tunica y Casas, s’est penchée sur mon berceau en 1954, puis est repartie pour Sydney et plutard pour Nouméa. J’ai quelques photos d’elle et de son second mari, dans leur atelier de Nouméa en 1932.
    Merci à tous et à toutes.Et @ +

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