Le Parti Communiste Calédonien : l’année 1946

Revoici un extrait de la thèse d’Ismet Kurtovitch consacrée au Parti Communiste Calédonien, dont Le Cri du Cagou, vous présente un épisode chaque lundi .

Ismet Kurtovitch

Ismet Kurtovitch

Pour revenir aux épisodes précédents :

-Introduction

-L’Association des Amis de l’URSS

-I.1. L’action patriotique

-I.2. L’action patriotique

-II.La naissance du Parti Communiste Calédonien, 1.L’année 1945

aujourd’hui :

II. 2. L’année 1946.

Si nous ajoutons à l’échec du comité d’action socialiste et communiste, le succès de la section vietnamienne, l’audience acquise par le groupe Tunica y Casas, renforcée par l’arrivée de Paladini, l’établissement de relation avec les communistes français, le succès de ces derniers aux élections d’octobre 1945, cinq ministres communistes siègent au gouvernement, il apparaît clairement que cette nouvelle conjoncture politique se prête à une autre initiative en vue de créer l’organisation communiste, « en formation » depuis plusieurs mois.

Ainsi, le 22 décembre 1945, une première démarche officielle est entreprise auprès du gouverneur en vue d’obtenir l’autorisation de créer un « groupement dit groupe d’études communistes ». Puis, le 15 janvier 1946, la presse annonce la tenue imminente de la première réunion publique convoquée pour fonder le parti communiste. L’annonce dit, notamment : « Le grand parti communiste de France (le premier) ayant cinq ministres au Gouvernement actuel et contrôlant 163 députés à la Constituante, nous a demandé, dans l’intérêt même de la Nouvelle-Calédonie française, de créer un grand parti politique de masse, de manière à pouvoir être aidés dans toutes nos libertés, droits et revendications, un Parti copié sur le modèle français qui a plus d’un million d’adhérents contrôlés et qui a obtenu près de six millions de suffrages aux dernières élections… Nous invitons donc avec la plus grande liberté d’esprit toutes les électrices et électeurs de Calédonie sans distinction de religion et tous ceux qui ont fait preuve d’esprit démocratique, et de respect des Droits de l’Homme, de la Femme et des classes travailleuses ». Bien que signé par « les délégués officiels désignés par le Comité Central de Paris », l’aval du parti communiste français à cette initiative mérite d’être interrogé.

En effet, le P.C.F. écarte, dans les colonies, la création de filiales au profit de groupes d’études communistes auxquels le secrétariat du Parti assigne officiellement, en septembre 1945, les objectifs suivants :

« 1.      S’orienter vers les Africains et modifier en conséquence, la plate-forme des organisations françaises dans lesquelles ils agissent : Front National, France-URSS, Amis de la Liberté.

2. Lutter pour coordonner et unifier le plus possible les organisations syndicales françaises et africaines avec comme but la constitution partout de syndicats uniques regroupant ensemble français et africains.

3. Constitution dans chaque territoire d’un parti politique démocratique (ou progressiste) destinés à rassembler les Africains (avec quelques Français) sur les bases du programme du C.N.R. ».

En fait, comme l’écrit Raymond Barbé, le parti communiste n’existe pas en dehors du territoire métropolitain. Il préconise la création par les autochtones des colonies françaises de mouvements démocratiques et progressistes axés prioritairement sur la lutte contre le colonialisme. Avec le soutien du P.C.F., ces organisations, estime-t-on à la section coloniale, sont susceptibles d’obtenir une meilleure efficacité politique que des filiales du parti communiste métropolitain. En outre, au stade de développement atteint par les sociétés autochtones,  la  création d’un Parti communiste proprement dit est jugée prématurée . Cette ligne de conduite est appliquée dans les Etablissements français d’Océanie par Georges Lachenal qui au nom du parti communiste contribue à la création du Rassemblement du Peuple Tahitien.

Il ne fait pas de doute que des consignes et orientations générales analogues sont adressées à Nouméa et, peut-être, mal comprises puisque les « délégués officiels » décident de mélanger alternativement les trois structures (GEC, filiale et parti démocratique) comme en témoigne le titre de leur premier communiqué, « formation du Parti Communiste de Nouvelle-Calédonie (Groupe d’Etudes) », et le libellé des cartes d’adhérents délivrées au nom du « Parti Communiste Français de Nouvelle-Calédonie, Section Coloniale ». A la décharge des Calédoniens, il faut  dire que le quiproquo dans les formes d’organisation reflète une réalité sociale et ethnique bien différente de celle des colonies de l’AOF et l’AEF, principalement visées par les directives  du P.C.F.

En effet, l’existence en Nouvelle-Calédonie d’un prolétariat européen (dans le commerce, l’agriculture et l’industrie) entraîne naturellement la création d’une organisation de type communiste, comme d’ailleurs il en existe dans les colonies de peuplement d’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie). L’esprit d’initiative est donc de rigueur, Paladini le dit à Jacquemet : « pas attendre directive Paris, faire preuve intelligence, ingéniosité et fidélité aux grands penseurs constructeurs notre doctrine ». De là, au plan  organisationnel, une incontestable ambiguïté.

Quoiqu’il en soit, le parti communiste français ne reconnaît pas l’organisation communiste en Nouvelle-Calédonie comme une de ses filiales. La singularité de l’organisation calédonienne est le résultat des initiatives prises localement en application, partielle donc, des propositions de la section coloniale du P.C.F.

Le 19 janvier 1946, à la mairie de Nouméa, en présence d’une soixantaine d’Européens, de quelques Mélanésiens et Vietnamiens, un bureau provisoire, présidé par Paladini, est créé – « nous tînmes, raconte Jeanne Tunica y Casas, à cette manœuvre, car comme métropolitaine, je risquais de perdre certains adhérents blancs locaux. Vous ne devez pas ignorer l’antagonisme certain qui règne entre métropolitains et créoles de Calédonie » – en attendant que la légalisation des statuts permette l’élection d’un bureau définitif. En mars, Paladini annonce que « le bureau provisoire a le plaisir d’informer la population calédonienne que ses statuts ont été approuvés par l’administration et que le parti est légalement constitué et en relation constante avec le Comité Central de Paris ». Le 17 mai, le bureau définitif est élu par une assemblée où les Européens sont en minorité. Écoutons sur ce point le témoignage de Jeanne Tunica y Casas : « Lors de la création du bureau définitif, les blancs ne vinrent qu’en petit nombre, mais les noirs en quantité (tous sachant lire et écrire, plantons de la poste, du gouvernement, du secrétariat général, etc…) et c’est grâce à eux que je fus élue secrétaire générale ». La différence dans la composition ethnique de l’assemblée du 17 mai et l’élection de Tunica y Casas tient au fait qu’entre janvier et mai cette dernière rédige et signe les premiers tracts à l’adresse des Mélanésiens, multiplie avec eux les réunions à son domicile et engage l’organisation de la section autochtone. Cette orientation résolument anticolonialiste éloigne une partie des Européens présents lors de la première assemblée, sauf Paladini et ses amis.

Ainsi s’achève la gestation du petit parti communiste calédonien dont la naissance coïncide avec les premières mesures élémentaires de décolonisation, notamment : la citoyenneté pour tous les Calédoniens, l’accession à l’électorat politique de la majorité des adultes mélanésiens (loi du 13 avril 1946 promulguée à Nouméa le 3 mai), la suppression du travail forcé et la résidence libre pour tous les travailleurs immigrés. Pour la première fois en Nouvelle-Calédonie, alors que les réalités partitionistes dominent encore largement les choses et les esprits, des Européens, des Vietnamiens et des Mélanésiens s’unissent dans une organisation politique dont l’action, nous allons le voir, n’est pas négligeable, ni en elle-même ni par ses conséquences indirectes.

Lundi prochain, un nouvel épisode sera consacré à :

III. L’organisation et l’activité du Parti Communiste.

crédit photo :

http://www.carleton.ca

Ecrit par : Trapard Creteux (963 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


Nombre de vues :

256

fois. Thankiou bien !

Laisser un commentaire