Le Parti Communiste Calédonien : la naissance du Parti / L’année 1945

Revoici un extrait de la thèse d’Ismet Kurtovitch consacrée au Parti Communiste Calédonien, dont Le Cri du Cagou, vous présente un épisode chaque lundi .

Pour revenir aux épisodes précédents :

-Introduction

-L’Association des Amis de l’URSS

-I.1. L’action patriotique

-I.2. L’action patriotique

aujourd’hui :

II. La naissance du Parti Communiste Calédonien.

La création, en 1946, d’un parti communiste en Nouvelle-Calédonie – il convient plutôt de parler des différentes formes d’organisation du courant d’idée communiste tel qu’il s’exprime en Océanie dans une colonie française de peuplement – n’est pas une surprise pour les Calédoniens, quelle que soit leur appartenance sociale et ethnique. En effet, le mouvement communiste est alors, en France et dans le monde, à son apogée et son audience politique et idéologique largement répandue. De ce fait, il n’est pas étonnant qu’à Nouméa la création d’une organisation communiste soit portée à l’ordre du jour, par Jeanne Tunica y Casas et Florindo Paladini, en liaison avec la section coloniale du parti communiste français.

II. 1. L’année 1945.

Nous l’avons déjà dit, les élections de janvier 1945 au conseil général sont l’occasion d’un premier regroupement d’hommes de gauche (communistes et socialistes) au sein d’un comité appelé « Comité d’Action Socialiste et Communiste ». L’orientation politique affichée est résolument collectiviste. Dans la presse, Paladini, Jeanson, Monin et Alfred Petersen s’adressent prioritairement aux « travailleurs de toutes classes ». Les journaux accueillent largement leurs nombreuses tribunes libres et autres prises de position sur les questions d’actualité. Le programme du Comité est classique pour l’époque : démocratisation des institutions territoriales ; nationalisation des grandes entreprises (sociétés minières et métallurgiques, la société produisant l’énergie -UNELCO-, grands commerces et banques, les établissements Ballande et la Banque de l’Indochine sont visés au premier chef) ; réforme fiscale ; politique de grands travaux d’infrastructures dont l’exécution est étalée  en deux plans quinquennaux financés sur fonds d’emprunt et sur le budget local ; création de coopératives agricoles ; application des lois sociales métropolitaines. Les signataires se réclament publiquement du programme du parti communiste français, ce qui est vrai pour partie seulement puisque rien n’est prévu pour les populations mélanésiennes et les travailleurs immigrés (Vietnamiens et Indonésiens) pour lesquelles les communistes français réclament l’égalité sociale et une politique d’émancipation politique progressive.

rue de l'Alma

rue de l'Alma

Jeanne Tunica y Casas figure en dernière place sur la liste des candidats présentés au premier tour par la Gauche unie, puis refuse l’alliance avec le Comité Calédonien conclue pour le second tour. Elle se distingue de ses colistiers par plusieurs interventions publiques en faveur de la participation immédiate des femmes citoyennes au scrutin et, surtout, de l’obtention de la résidence libre pour les travailleurs immigrés. Nous avons vu également qu’avec les Amis de l’URSS, elle se solidarise avec les revendications des ouvriers immigrés du secteur minier et métallurgique. Dans le même temps, les premières adresses au siège du parti communiste français sont, par elle, expédiées à Paris et ont pour destinataires Fernand Grenier puis Maurice Thorez.

Avant et après les élections qui sont un succès pour la gauche – elle obtient cinq élus -,  les réunions continuent pour pérenniser et officialiser le comité. La création d’un parti politique proprement dit est initiée. Là commence l’histoire du parti communiste calédonien.

Sur ce point, décisif pour l’avenir, nous avons ce récit que Jeanne Tunica y Casas confie quelques années plus tard à son successeur, Emile Jacquemet : « Cependant, quelques mois après, étant donné les nouvelles de France, eux-mêmes (Rousseau vint en personne chez moi) me demandèrent d’assister à la première réunion, se tenant à la « Terrasse » afin de discuter les premières assises pour la formation du Parti. Prinet [Pierre Prinet] était l’orateur, et commença par demander à ce que soient alloués au secrétaire (?) Rocher des émoluments de 10.000 Frs par mois : avant la réunion, le bureau avait été déjà formé !! Pierre Jeanson était le Président, Prinet je ne sais quoi et quant à moi ces messieurs avaient décidé que je serai la secrétaire de la section féminine. J’étais un peu étonnée de cette façon de procéder, mais voulant les grouper, je m’abstins de tout commentaire, me refusant cependant à voter les émoluments du dénommé Rocher. Quand tout le monde eut étalé complaisamment, les plus idiots discours que mes oreilles avaient entendus jusqu’à ce jour, je pris la parole sans y être autorisée et demandai ce qu’ils comptaient faire avec les camarades de couleurs ouvriers indochinois et indigènes. Ce fut le commencement de la discorde. Je m’y attendais, ayant quelques mois auparavant essuyé un refus formel de Martinetti et de Paladini lorsque je demandai à ce que les ouvriers du Nickel et des autres entreprises calédoniennes soient admis au Syndicat. Ces messieurs me disant qu’il était impossible de prendre les « Chinois » avec les Européens constituant le syndicat ». Tout ou presque est dit, alors que rien encore n’est entrepris. Ainsi, en Nouvelle-Calédonie comme dans les autres colonies de peuplement, la question de la politique à conduire vis-à-vis des colonisés est, à gauche, la source de divergences politiques rédhibitoires.

En janvier 1945, le comité d’action socialiste et communiste, officiellement constitué, informe le public « qu’il n’a rien à voir avec le parti Communiste représenté en Calédonie par Mme Tunica ». La rupture, patente, permet l’ouverture aux populations non-européennes. En effet, « C’est, écrit Tunica y Casas, de cette époque que date d’abord l’organisation de la section vietnamienne et plus tard la section des autochtones. J’ajoute que loin de négliger les éléments blancs, je tâchais par tracts et par discours de leur démontrer la force formidable qu’ils représenteraient s’ils ne faisaient pas ces distinctions de races et de couleurs ». De fait, en 1945, sont distribuées les premières cartes d’adhérents « pour le Parti Communiste en formation en Nouvelle-Calédonie (Tonkinois) ».

Pendant quelques mois, jusqu’en mars 1946, Tunica y Casas se réclame publiquement du parti communiste français, sans être officiellement habilitée à le faire, et prépare la création d’une organisation politique. A cela une raison simple, le parti communiste ne répond toujours pas car ce n’est qu’à la fin de l’année 1945 que sa section coloniale est opérationnelle. Ecoutons, sur ce point, ce témoignage de Raymond Barbé, responsable de la section entre 1945 et 1950 : « les directives d’organisation de la section coloniale du P.C.F. ont été élaborées à partir des derniers mois de 1945, lorsque les relations avec les divers T.O.M. furent devenues suffisamment étoffées pour permettre une appréciation la plus objective possible des problèmes politiques s’y posant – cinq années de guerre avaient en effet modifié de façon fondamentale (pour ne pas dire révolutionnaire) une situation qui n’avait pratiquement rien de commun avec ce qu’elle était avant guerre ». Cela n’empêche pas, nous l’avons vu, la mise sur pied d’une section vietnamienne (en fait la nouvelle appellation de la section  annamite de l’Association des Amis de l’URSS), à l’occasion des mouvements revendicatifs commencés en 1944 et poursuivis l’année suivante.

Assistée par Henri Lemonnier, haut fonctionnaire, directeur du service des Affaires Economiques, Florindo Paladini, Gaston Bourdinat, Félix Arsapin et Jeanne Tunica y Casas permettent, au total, à la communauté des travailleurs vietnamiens de s’organiser efficacement.

Pour l’essentiel, ils assurent le travail juridique et dactylographique, la propagande extérieure et la formation politique des cadres du mouvement. Les revendications, la conduite des grèves et les activités de la section sont entièrement laissées à l’initiative des intéressés, lesquels sollicitent le soutien du consulat des Etats-Unis. Robert Lyle Brown, le consul, se déplace à Doniambo et à Thio puis, bien que préoccupé avant tout d’éviter qu’une instabilité sociale n’entrave l’évacuation, naturellement prioritaire, des soldats et du matériel U.S. encore en place, prend plusieurs initiatives officieuses. « Interesting enough, écrit le consul américain, is the fact in the course of my years in Noumea the American Consulate (I was it) gradually began to find that many of leaders of indentured laborers looked to the Consulate a source which might ease their situation that was extended by the war and by the political situation in their home countries.  The Netherlands had their Consul in Noumea during part of my  tenure (which ended in 1948) and while I knew he was trying to assist the Javanese I never felt that he exercised himself on their behalf as much as if I had been in his position. But  that is projecting ! Nonetheless both the Javanese and Tonkinese went  out of their way to be sure I was aware of theirs concerns. I will add for the record I did what I thought was possible without jeopardizing US presence in New Caledonia. I know I was of some assistance without ever asking advise or reporting to Washington ». Il n’est pas hasardeux de suggérer que le diplomate fait part directement au gouverneur Tallec de ses vues sur la question, notamment sous l’angle des perturbations qu’elle peut avoir sur le bon déroulement des opérations de rapatriement des dernières unités du corps expéditionnaire  américain.

Parallèlement à cette activité prenante pour le moins, madame Tunica y Casas mène une campagne publique sur des questions d’actualité et, notamment, en faveur des femmes. Sa lettre ouverte au Maire de Nouméa, du 16 mai 1945, est, quelques semaines plus tard, soutenue par une pétition couverte par plusieurs dizaines de signatures et publiée en bonne place dans le Bulletin du Commerce et la France Australe.

De cette année datent également les premiers contacts suivis avec les Mélanésiens. Quelques fonctionnaires et de nombreux militaires fréquentent le domicile du couple Tunica y Casas et l’arrière salle du bar-restaurant, où se réunissent tous ceux qui, quelques mois plus tard, créent le parti communiste. Le 25 juillet 1945, après l’octroi de la résidence libre aux travailleurs asiatiques, dans une lettre adressée au gouverneur, Jeanne Tunica y Casas écrit : « Je m’étonne grandement que l’on n’ait pas encore donné la liberté à nos indigènes, qui eux sont les SEULS et VRAIS calédoniens ».

A l’occasion des élections à la première Assemblée Nationale constituante (le 21 octobre), Raymond Barbé demande à Jeanne Tunica y Casas de présenter sa candidature mais c’est Paladini qu’on choisit de soutenir « étant donné, explique-t-elle, les voix obtenues par Paladini au Conseil Général, d’autre part, sentant sourdre la haine des esclavagistes contre moi, nous pensâmes qu’il était plus sage de présenter Paladini qui, malgré tout, à l’époque, avait fait œuvre utile ». L’élection est un désastre et précipite l’éclatement du comité d’Action socialiste et communiste déjà divisé sur la façon d’appliquer son programme de nationalisation et de réforme fiscale. Le 25 octobre, Paladini démissionne du conseil général parce que, affirme-t-il, « le groupe [les élus du Comité au Conseil général] n’a pas appliqué notre programme [et] a donné consigne de voter blanc aux élections à la constituante [et]  a conduit une propagande injurieuse contre moi ». Après le départ de Paladini et l’éviction concomitante de son challenger socialiste, Monin, la courte expérience d’union de la gauche calédonienne dans une seule organisation expire.

Lundi prochain, un nouvel épisode sera consacré à :

L’année 1946

Ecrit par : Trapard Creteux (963 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


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fois. Thankiou bien !

2 Commentaires

  1. saaga dit :

    j’ai du mal à croire jeanne tunica, quand elle dit que martinetti (métis corse-kanak de nakéty) ne veuille pas des “chinois” et des indigènes au PCC. Quand on sait ce qu’il a fait pour les tonkinois à leur “libération”, les hébergeant même sur sa propriété de Pouembout…

  2. Trapard Creteux dit :

    Bonjour saaga.
    Tu as l’air plus renseigné que nous même sur le sujet.
    Merci de tes précisions et n’hésites pas à nous en faire partager d’autres si besoin est.

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