Le Parti Communiste Calédonien : L’organisation et l’activité du Parti Communiste / La section mélanésienne.

Revoici un extrait de la thèse d’Ismet Kurtovitch consacrée au Parti Communiste Calédonien, dont Le Cri du Cagou, vous présente un épisode chaque lundi .

Pour revenir aux épisodes précédents :

-Introduction

-L’Association des Amis de l’URSS

-I.1. L’action patriotique

-I.2. L’action patriotique

-II.La naissance du Parti Communiste Calédonien, 1.L’année 1945

aujourd’hui :

III. L’organisation et l’activité du Parti Communiste.

L’organisation du parti communiste calédonien est marquée par sa division en trois sections (européenne, mélanésienne et vietnamienne) dont l’activité est coordonnée par un bureau auquel sont officieusement associés plusieurs fonctionnaires métropolitains et, probablement, Francisco Tunica y Casas, de nationalité espagnole. Ce schéma fonctionne peu ou prou jusqu’en 1949 et concerne directement quelques dizaines de personnes.

III. 1. La section mélanésienne.

La constitution d’une section mélanésienne est entreprise au tout début de l’année 1946 quand rien n’est, en Nouvelle-Calédonie, encore changé dans le statut de la population autochtone – à l’exception du droit de vote accordé à quelques centaines de personnes pour les élections du 21 octobre 1945 à la première Assemblée Nationale constituante – et que les premières résolutions du conseil général (juin et novembre 1945) en faveur de l’amélioration des conditions de vie dans les tribus sont bloquées par la paralysie de l’institution territoriale et la dislocation du groupe majoritaire.

Dans un pays où les relations sociales et les rapports humains entre Européens et Mélanésiens se limitent aux échanges existant entre employé et employeur, il n’est pas indifférent de constater que des discussions politiques entre Européens et Mélanésiens se tiennent régulièrement au siège du Parti. La création officielle du parti permettant de donner à ces premiers contacts une suite concrète. Prenons l’exemple de Koné, commune de la Côte Ouest.

En février, Firmin Dogo Gorohouna, cultivateur à Noelly, prend contact avec le couple Tunica y Casas au nom des militaires démobilisés de son district. Le 5 mars 1946, le Parti Communiste lance son premier appel à l’adhésion adressé « aux camarades indigènes » qui est distribué dans les tribus de la commune.

Le vendredi 29 mars, raconte le syndic : « une réunion des indigènes du district de Poindah, a eu lieu à la tribu de Noelly au cours de laquelle le Grand Chef Tein Antoine et les petits chefs Oue Auguste, Dogo Tiaou et Poindy Daniel auraient invité les indigènes à s’affilier au parti communiste et ce même en les forçant ; de l’argent a été ramassé au cours de cette réunion ». Quelques jours plus tard, Paladini est à Koné, assisté de son contact dans la commune, Jean Millerioux, instituteur, déjà en relation avec Firmin Dogo. « J’ai eu la bonne fortune, raconte Patrick O’Reilly, de ramasser, en Calédonie un message manuscrit de Dogo Firmin, chef du parti communiste indigène de la région de Koné, adressé au petit chef Pierre Bamy de Koniambo. Il est daté du samedi 6 avril 1946. Dogo Firmin a rencontré Paladini, de nuit; on peut le voir encore, à 11 h. 1/2 du soir, près du cimetière de Koniambo. Un plan est même dessiné à l’envers du document, signalant avec précision le lieu du rendez-vous. « Nos revendications auprès du Ministre des colonies sont arrangées. Le Ministre a renvoyé sa réponse auprès de notre gouverneur qui nous donne la liberté… le secrétaire adjoint du parti communiste ira en Australie chercher des machines pour faire un journal pour nous, les indigènes. Et des autos… Un des deux grands chefs sera de chez nous et va descendre à Nouméa… Ne fais pas savoir à tout le monde ce papier car je crains tous les Blancs ». L’exemple n’est pas isolé.

Raymond Parawi pour Houaïlou, Abraham Xénié pour Lifou, Edouard Benjamin Tein pour Nouméa et Canala, Vincent Bouquet pour Bourail, Henri Naisseline pour Maré, approchent le bureau du Parti Communiste. Tous, et d’autres, s’emploient dans leur région pour recueillir des adhésions, diffuser les tracts préparés et traduits en langues mélanésiennes (ajié, nengone, drehu) à Nouméa et tenir des réunions de propagande.  Écoutons sur ce point le témoignage de Ferdinand Piliwe, employé des Postes : « Au début nous n’étions que quelques uns dans le Parti ; à Nouméa, nous avions pu former une section et nous doter d’un bureau très actif qui était chargé de recenser et de coordonner les efforts à fournir, d’informer le public, etc… Les camarades de brousse et des îles éparpillés, s’efforçaient d’en faire autant. A Nouméa, des cours d’éducation politique étaient dispensés, en particulier par Madame Tunica et Monsieur Paladini qui se déplaçaient spécialement de Païta dans ce but ». Et celui de Paladini à Emile Jacquemet : « propagande, tous dimanches avec autres camarades, visiter centres intérieurs et tribus indigènes, propagande formidable dans ces milieux, à 4-6 ou 10 propagandistes. Me charge vous conduire partout. Aurons réception inoubliable dans toutes régions . Cette activité politique dans les districts, une première, est aussitôt rapportée. Les missions et l’administration sont alertées en premier.

L’administration laisse faire. « Je vous prie, demande le gouverneur Tallec au chef du service des affaires indigènes, le 16 avril 1946, d’inviter tous les syndics, par circulaire confidentielle : 1) à suivre de près toute propagande politique (communiste et autres) qui peuvent s’exercer sur le milieu indigène et à vous en rendre compte périodiquement. 2) Mais à ne prendre aucune initiative répressive contre aucun mouvement politique sans votre accord préalable ». A quelques exceptions près, la haute-administration s’en tient à la surveillance du courrier, mais sans beaucoup de succès.

Les rapports du service des affaires indigènes confirment l’existence d’une organisation communiste indigène, tel celui de la deuxième quinzaine du mois de février 1947 : « J’ai appris [c’est le chef du service qui signe] que des réunions nocturnes étaient faites assez souvent par des délégués communistes dans les tribus et qu’elles changeaient de lieu chaque fois ». Dans le rapport annuel du service (1948) : « Le Parti Communiste comprend une section indigène assez importante,  surtout  active  aux  îles Loyauté et dans les milieux d’anciens combattants ». Parlant de ces réunions, dans son rapport  de la deuxième quinzaine de février 1947, le chef du service des affaires indigènes écrit : « Ces réunions [à Canala et à Kouaoua] sont présidées par l’Indigène Edouard Benjamin qui encouragerait ses semblables au travail, ainsi qu’à l’organisation de leur collectivité afin de produire davantage et d’obtenir une vie plus large. Benjamin inciterait également les indigènes à ne pas faire leurs prestations et à ne pas les payer. Il réclamerait aux adhérents une cotisation annuelle de 5 frs ». Sont également discutés et rédigés les premiers cahiers de revendications particulières et générales. Ils reprennent, précisent et élargissent les demandes avancées, isolément, pendant la guerre en Calédonie et à Paris parmi le contingent mélanésien du Bataillon du Pacifique.

Il est difficile de se faire une idée précise des effectifs réels de la section autochtone. Raymond Charlemagne dit avoir ramassé, sur la côte Est, « une valise de cartes d’adhérents ». Le père O’Reilly estime, par exemple, que « les tribus de Baye-Poindimié sur 450 hommes comptèrent en 1947 de 250 à 300 cartes. Chiffre maximum qui, dès l’année suivante,  baissera d’un quart ». Au mois de juin 1946, une pétition couverte par quarante-cinq noms commence par cette phrase : « Nous tous, les indigènes inscrits au Parti Communiste de Nouvelle-Calédonie ». Le chef du poste de Lifou, le gendarme Charles Marchandon, confirme : « le nombre d’adhérents du Parti Communiste est de quatre cent soixante dix huit ». Le 19 décembre 1946, la gendarmerie de Canala interroge trois personnes « ayant refusé de faire leurs prestations en nature, et de payer cet impôt en espèce » leur qualité est ainsi déclinée : l’un est « président du PC, section indigène à Nouméa », l’autre « délégué du dit Parti à Kouaoua » et la dernière « déléguée du même Parti à Houaïlou ». Le maréchal des logis chef, Daniel Pellerin, en poste à Houaïlou, promet à son chef que « la liste des indigènes ayant adhéré au P.C. nous sera communiquée incessamment. Quatre petits chefs indigènes figureraient sur cette liste qui groupe au moins, cent cinquante adhérents ». Le mouvement d’adhésion est donc bien réel.

Les cartes sont distribuées par les soldats démobilisés à leur retour. André Montéapo Aripoindi se souvient : « J’ai pris une carte de communiste. C’est un volontaire démobilisé qui me l’a proposée. Tous les soldats en avaient. A Ponérihouen, il y a eu une fête pour leur retour. Ils nous ont expliqué qu’il faut adhérer au Parti qui va défendre nos intérêts. J’ai gardé la carte jusqu’à ce que l’UICALO arrive “. Il n’est pas le seul.

De fait, au milieu de l’année 1946, la plupart des chefferies, des catéchistes, des pasteurs mélanésiens et des missionnaires européens, à leur tour, mettent au point un programme de revendications (sociales et politiques), font campagne, énergiquement, contre le mouvement communiste naissant et, enfin, sollicitent l’adhésion des populations des tribus à deux nouvelles organisations (l’UICALO et l’AICLF). De surcroît, à quelques exceptions près, le mouvement d’adhésion au parti communiste – une addition de décisions individuelles – ne touche pas les notables traditionnels et les religieux en dépit des adresses rédigées et diffusées à leur intention. Enfin, les défaillances et la faiblesse numérique du bureau du Parti (handicapé par le départ de Jeanne Tunica y Casas en août 1946 et celui d’Henri Lemonnier l’année suivante), achève de briser l’élan de cette première tentative d’organiser politiquement la population mélanésienne de Nouvelle-Calédonie.

Le reflux est perceptible dès 1947. Les mêmes sources l’attestent tout comme, simplement, la relative inactivité de la section qui ne réussit pas à tenir une assemblée d’envergure territoriale. Seuls subsistent des foyers où l’indépendance à l’égard des deux groupements confessionnels est ouvertement associée à l’appartenance au parti communiste. C’est le cas dans certains districts de Bourail, Houaïlou, Maré et Lifou. Quelques dizaines de salariés permanents sont également, à titre individuel, dans le même état d’esprit. Après 1947, un courant politique progressiste, assurément minoritaire mais écouté, subsiste et vit dans la population mélanésienne.

Les contacts avec Tunica y Casas et Paladini sont néanmoins maintenus, comme avec le parti communiste français (courriers, brochures, visites, informations parlementaires).

Le sénateur de la Réunion, – c’est un Calédonien – Fernand Colardeau, apparenté au groupe communiste, rencontre au début du mois de février 1948 à Nouméa le grand chef Bouquet. Colardeau lui rend compte de l’état d’avancement de la discussion parlementaire sur le nouveau projet de loi relatif à l’accession des Mélanésiens au conseil général, déposé par son groupe. Raymond Barbé, de son côté, « [se] souvient d’avoir eu l’occasion de correspondre avec certains chefs coutumiers d’Ouvéa et Maré, mais il me semble bien plus tard que 1946 ». A l’adresse du ministre de la France d’outre-mer, le gouverneur général Cournarie justifie, en 1948, la composition de la première assemblée de représentants de la  population  mélanésienne, dite assemblée des notables, de la sorte : « Il y a lieu de noter que le Parti Communiste calédonien ne comportant pas de section indigène légalement déclarée, n’ayant non plus aucun autochtone parmi les membres de son bureau, telle que la composition nous en a été  donnée, il n’a pas paru possible de l’inviter à envoyer des délégués au titre des « Partis politiques Indigènes », mais il se trouvait néanmoins représenté du fait que certains délégués, tels Bouquet, Naisseline, Théodore Braino, Thuyiénon sont de notoriété publique soit membres, soit tout au moins sympathisants de ce parti ». Désigné par les vingt-neuf représentants mélanésiens président de l’assemblée, Bouquet remet au gouverneur les vœux adoptés ce jour-là (le 5 novembre 1948).

Fernand Colardeau

Fernand Colardeau

Selon Ferdinand Piliwe, après 1947, l’activité sur le terrain continue. « …Sur la demande expresse de Vincent Bouquet, raconte-t-il, nous pûmes obtenir la venue en 1949 du professeur Marcel Egretaud, membre du PCF et député à l’Assemblée de l’Union Française que j’ai été chargé de guider à travers une grande partie de la Nouvelle-Calédonie pour qu’il puisse mener une enquête précise sur les conditions d’existence (dans tous les domaines) qui étaient faites aux kanaks… Les étapes marquantes de cette mission ont été, je pense, la visite rendue par le camarade Egretaud au chef V. Bouquet à Bourail qui lui fit un exposé complet et sans fard de la situation en Nouvelle – Calédonie, …de retour à Paris, fort des documents et des expériences acquises ici, le camarade Egretaud rapportait une pétition couverte des milliers de signatures (2000 de Lifou, 1000 de Maré et au moins 300 de Nouméa…) ».  La section vietnamienne fut, à cette occasion, mise à contribution. « Les résidents vietnamiens, raconte l’un d’eux, ont porté les pétitions vers les tribus canaques pour solliciter des signatures. En substance : les pétitions ne demandaient que l’égalité en droits entre les Canaques et les Français [souligné dans le texte]. Nos frères et aussi Monsieur Bouquet ne me disaient que çà… En tout cas, il est certain que ces pétitions ont été envoyées au Parti Communiste français à Paris, et qu’elles ont été exposées devant le Conseil de l’Union Française ». Barbé et Egretaud en font état lors des débats à l’Assemblée de l’Union française sur le futur statut de la Nouvelle-Calédonie.

Le carnet de route du conseiller de l’Assemblée de l’Union française contient les noms des communes et villages visités : Petit Couli, Bourail, Houaïlou, Poindimié, Canala, Tiébaghi, Paagoumène, Koumac, St Louis, Païta, Touho, Maré, Lifou, Tontouta. L’accueil reçu témoigne en faveur de la pérennité d’un réseau de sympathie en l’endroit du parti communiste français. Écoutons le témoignage de son représentant : « J’ai visité de nombreuses tribus sur la côte Ouest de La Foa à Paagoumène en passant par Bourail ; sur la côte Est, de Thio à Ponérihouen en passant par Houaïlou et aussi au plein cœur de la montagne, où j’ai été surprendre, par exemple, un moniteur indigène dans sa classe. J’ai été accueilli par les grands chefs, les petits chefs et les familles de tribus, avec les marques de l’hospitalité la plus chaleureuse et la plus émouvante. J’ai mangé et ai couché dans les cases de mes hôtes. J’ai eu pendant des heures de longues discussions sur les problèmes politiques qui les intéressent. Ce n’est pas moi qui leur ai posé des questions, ce sont eux qui m’en ont posé, et j’ai été frappé par la pertinence de leur connaissance de la situation, non seulement en Nouvelle-Calédonie, mais aussi dans les autres îles… Ce sont eux-mêmes qui m’ont présenté des journaux où figurent, par exemple, les déclarations de l’abbé Boganda sur les méfaits du colonialisme dans les territoires d’outre-mer, déclarations qui ont produit la plus profonde impression ». Egretaud conduit, ensuite, dans le bureau du gouverneur une délégation de cultivateurs des Iles Loyauté qui s’inquiètent des conditions d’écoulement de leurs produits et souhaitent recevoir une aide de l’administration pour acquérir leur propre bateau. Le parlementaire communiste se fait auprès de ses interlocuteurs mélanésiens l’avocat du double collège (projet Colardeau). Ecoutons ce témoignage de N’Guyen Duc Than, présent lors d’une de ces rencontres : « S’entretenant avec un certain nombre de Canaques qui avaient exprimé leur honte et leur haine quand les Français leur jetaient à la figure : « Sales Canaques », Monsieur Egreteaud leur dit avec un accent plein d’enthousiasme : « Messieurs, vous pouvez leur cracher à la face : Oui, nous sommes des Canaques, et nous nous sommes très fiers de l’être ». Il a également expliqué aux Canaques qu’il fallait exiger la désignation d’une délégation canaque séparée, [projet Colardeau] parce que s’il n’y avait qu’une délégation unique, les Canaques n’eussent jamais l’espoir d’avoir des représentants à l’Assemblée Nationale et aux Conseils régionaux ». Au total donc, une visite qui conforte la poignée de Mélanésiens non affiliés aux groupements confessionnels.

La sensibilité communiste est encore présente à la fin de notre période. Ainsi lors de l’élection législative du mois de juin 1951, les missions (catholique et protestante), bien au fait de l’opinion dans les tribus, craignant que les suffrages mélanésiens se portent en masse sur le candidat communiste, proposent que l’Union et l’Association  présentent un candidat, lequel est élu, néanmoins Paladini recueille près de mille voix autochtones. Enfin, le 8 février 1953, à l’occasion des élections au conseil général, Paladini, César Debien, Bouquet, Léopold Djet, Naisseline et Raymond Xulué, présentent ensemble leur candidature sur des listes « Indépendantes et libres » (2è et 3è circonscription : Côte Ouest et les Iles Loyauté). Ils sont largement distancés par les listes constituées entre les petits colons et les représentants de l’Union et de l’Association sous l’étiquette « listes d’Union Calédonienne ».

Lundi prochain, un nouvel épisode sera consacré à :

III. 2. Le bureau et les autres sections.

crédit photo :

“Calédoniens” de Patrick O’Reilly (Société des Océanistes n°41)

Ecrit par : Trapard Creteux (966 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


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