Les heures italiques de Nicolas Kurtovitch

Voici le premier article consacré aux parutions littéraires locales, que nous offre aimablement Pierre FAESSEL, cet ex-libraire et “monstre de culture”. L’équipe du Cri du Cagou, l’en remercie sincèrement.

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LES  HEURES  ITALIQUES   de  NICOLAS  KURTOVITCH

Editions AU VENT DES ILES  Tahiti 2009

les-heures-italiques

Le parcours de Nicolas Kurtovitch est tout à fait intéressant. De livre en livre, de recueil de poésie en recueil de nouvelles, de théâtre en roman, une œuvre se tisse avec des lignes directrices constantes. Après le roman GOOD NIGHT FRIEND , premier passage au roman encore un peu inabouti, en particulier par sa conclusion restée ouverte, voici LES HEURES ITALIQUES , second roman que l’on peut considérer cette fois comme totalement abouti et une synthèse réussie des thèmes sous-jacents de toute son écriture. On y retrouvera aussi bien « montagne froide », refuge emblématique de sa poésie, que le retour sur Sarajevo, dans l’ex-Yougoslavie, creuset tragique d’une part de l’histoire familiale, que l’attachement à la terre de Nouvelle-Calédonie à travers de multiples personnages qui sont autant de pièces d’une mosaïque vivante et colorée.

Le roman est particulièrement bien construit, avec ses multiples points de vue aussi bien géographiques qu’humains, et ses histoires dans l’histoire, autant de récits formant un ensemble choral parfaitement maitrisé et dont le lecteur, happé par les personnages et leurs parcours, ne perd jamais le fil, les 300 pages se refermant sur une boucle narrative cohérente.

Il est difficile de rendre compte de façon exhaustive de la richesse de ce roman. Cela commence par le récit d’un passage à tabac sévère lors des « événements » de Calédonie  où la victime ne cesse de se poser la question de savoir si elle aurait pu et du être « meilleure », question existentielle qui vous frappe dans ces moments où la vie est suspendue à un fil, en l’occurrence celui de la lame d’un sabre d’abattis.

Puis c’est le procès d’un homme accusé d’avoir tué un braconnier sur sa propriété qui donne lieu à des pages profondes sur les mécanismes de la peur et ses conséquences humaines tragiques.

On fera la connaissance de Manuel qui part pour Sarajevo sur les traces de son histoire familiale et d’une part de ses racines, voyage au cours duquel il sera confronté aux déchirures irréparables de la guerre civile, encore des pages magnifiques sur l’irruption d’une violence aveugle au sein de communautés fraternelles, sur la survie tant bien que mal dans un pays ravagé, autant de réflexions qui ramènent inévitablement aux « événements » vécus en Nouvelle-Calédonie.

Manuel emporte avec lui les carnets écrits par son ami Moueaou que le lecteur découvrira en entier en morceaux dispersés au cours du roman. Ces carnets parlent de la fatigue, la fatigue physique après une dure journée de travail sur un chantier, la fatigue d’un homme qui rentre chez lui et qui doit encore s’accrocher à la benne du pick-up de son patron, une fatigue impossible qui débouche sur une fatigue métaphysique où est questionnée toute l’action humaine, une fois encore des pages fortes et denses qui vous agrippent.

Il y aura encore le personnage de Yashar, l’éternel exilé qui passe sa journée dans un bistrot du port et rêve à un ultime voyage dans les îles. Il y aura Sarajevo, encore, où l’on demandera à Manuel d’extrader une femme traquée par la police parce qu’elle s’est vengée du sniper qui a décimé toute sa famille, ce qui donne un côté suspense policier à ce roman qui ne manque pas de facettes différentes .On pourra encore parler de la femme aimée de Manuel restée à Nouméa qui sera un point d’ancrage pour presque tous les protagonistes.

Et l’on n’aura sans doute pas fait le tour de ces HEURES ITALIQUES qui, une fois les 300 pages refermées, vous laissera des impressions durables, en compagnie de personnages qui vous accompagneront encore longtemps. Une vraie belle réussite qui couronne une écriture de plus de 20 ans qui arrive à maturité, comme certains crus qu’il faut avoir la patience de déguster.

A noter que ce livre est également le résultat d’une résidence d’écriture à Wellington, en Nouvelle-Zélande, où Nicolas Kurtovitch succédait à l’écrivain Charles Juliet. On pourra noter que Nicolas n’a jamais aussi bien écrit que lors de ces résidences, voir la réussite des DIEUX SONT BORGNES écrit, avec Pierre Gope,  à Villeneuve les Avignon.

Enfin, il s’agit là du deuxième roman de Nicolas Kurtovitch à être publié par les éditions AU VENT DES ILES établies à Tahiti,  qui font un travail remarquable pour la connaissance des littératures océaniennes, à travers la publication d’auteurs polynésiens ou calédoniens et de traductions d’écrivains d’Australie, de Nouvelle-Zélande ou de Samoa. On pourra sans doute se demander pourquoi Tahiti et non la Calédonie, et se souvenir que les éditions Grain de Sable auraient pu, sans doute, avec un peu de chance, aboutir à ce résultat.

PIERRE FAESSEL

Ecrit par : Trapard Creteux (963 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


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fois. Thankiou bien !

4 Commentaires

  1. Luther dit :

    Nicolas Kurtovich est, à l’image de son oeuvre, dans un voyage éternel.Aucune de ses créations n’est statique et introspectif, car c’est dans l’ailleurs qu’il trouve les solutions à sa quête: celle de lui-même.Les instants autobiographiques censés habiter l’oeuvre de l’artiste se retrouve en Manuel plus que dans Yashar.Toutes ses créations respirent cette volonté de rechercher dans l’autre le regard de son identité d’écrivain et finalement personnelle, au delà des solutions politiques simplistes proposées en Nouvelle-Calédoniens.Non, il n’est ni caldoche, ni zoreille, mais un français d’outremer, libéré des carcans réducteurs du Caillou, mais proche, si proche d’être finalement un peu lui-même…

  2. Trapard Creteux dit :

    Yes ! Luther est parmi nous !!
    Oui, je suis entièrement d’accord avec toi quant au travail et au regard artistique de Nicolas Kurtovitch.
    Je ne le connais pas personnellement, mais ce que j’appelle “le regard artistique” peut-être parfois un second regard, plus intérieur, plus vrai (ou des fois faux ou trop décalé) que celui de l’artiste-humain lui-même. Un sorte de dédoublement momentané dans la création qui aide toujours à un re-centrage vers soi-même….
    Pour en revenir, au travail de Nicolas Kurtovitch, il y a souvent, en effet, un voyage à travers une écriture souvent compliquée mais tellement fluide, au final, à la lecture. Un peu comme une lecture instinctive, celle qui facilite le voyage.
    Merci Luther de ton commentaire (tiens, ça rime !).
    Bonne continuation dans ton travail, mon copain…

  3. Luther dit :

    Je t’avoue que c’est un ami car j’ai travaillé avec lui durant des années dans l’Alliance scolaire de l’Eglise Evangélique (ASEE), et eu l’occasion d’avoir de longues discussions avec lui, d’autant plus que j’apprécie profondément sa quête, aussi le commentaire était facile…Par contre, je suis surpris que tu t’y retrouves car je qualifierai différemment ta quête…Dis donc et si je m’appelais Gertrude, tu me ferais rimer avec quoi? hé,hé…

  4. Trapard Creteux dit :

    avec “T’es rude !”, toi !

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