Le Parti Communiste de Nouvelle-Calédonie : L’action patriotique.

Revoici un extrait de la thèse d’Ismet Kurtovitch consacrée au Parti Communiste Calédonien, dont Le Cri du Cagou, vous présente un épisode chaque lundi .

Pour revenir aux épisodes précédents :

-Introduction

-L’Association des Amis de l’URSS

aujourd’hui :

I. 1. L’action patriotique.

D’entrée, les Amis de l’URSS font campagne pour obtenir que les symboles du nouvel Etat allié aient pignon sur rue. « Ce n’est pas moi, précise malicieusement Paladini, qui insiste personnellement pour que l’hymne soviétique [il s’agit de lInternationale] soit joué à la radio de  Nouméa mais c’est la population du chef-lieu et de la brousse qui me le réclame sans cesse ». Une lettre ouverte, dont la publication est autorisée par l’administration, venant appuyer cette première demande. Devant le refus du général de Gaulle d’autoriser cette  diffusion, le gouverneur Sautot, qui affirme regretter cette décision, (« je ne suis pas de ceux, explique-t-il, qui s’effraie de mots, qui d’ailleurs maintenant  ont pris un sens bien différent depuis les sacrifices héroïques de nos amis russes »), promet d’intervenir à nouveau auprès  du haut-commissaire sur le point de prendre son poste à Nouméa. Georges Thierry d’Argenlieu, Haut Commissaire en poste depuis le 23 septembre 1941, décide d’autoriser la radiodiffusion de l‘Internationale mais uniquement le 1er mai et le 19 septembre et fixe un principe : jouer seulement les hymnes nationaux des alliés dont les forces sont présentes en Nouvelle-Calédonie. « Sans quoi, explique son chef de cabinet avec bon sens, il serait dans l’obligation de faire entendre les hymnes nationaux de nos nombreux alliés et vous conviendrez avec lui que la chose ne peut s’envisager ». L’année suivante (1943), cette question, jusque-là d’une portée purement symbolique, devient paradoxalement un moyen d’affirmation de l’autorité de la France Libre en Nouvelle-Calédonie.

Le gouvernement du général de Gaulle y est, en effet, confronté aux autonomistes calédoniens et, surtout, à l’influence grandissante exercée par l’Etat-Major américain, notamment sur les moyens de communication – la censure, par exemple, est assurée conjointement par les services américains et l’administration locale sous l’autorité, pas toujours respectée, du haut-commissariat -. En 1943 donc, alors que les relations politiques sont toujours très difficiles entre la France Libre et le courant autonomiste, majoritaire dans l’administration et au conseil d’administration, les Amis de l’URSS relancent la question de l’hymne soviétique en invoquant, explicitement cette fois, le contexte politique local, national et international. « Je viens très respectueusement, écrit Jeanne Tunica y Casas au gouverneur par intérim, vous demander que soit jouée à Nouméa à toutes les émissions de notre poste français, l’INTERNATIONALE, afin que soit journellement rendu hommage à nos vaillants et fiers alliés russes. Puisqu’EUX SEULS ont reconnu sans RESERVE le comité national de la Libération à Alger, et qu’aucun de leurs journaux ne critique notre seul et sublime chef le général de Gaulle, ne devrait se jouer que la MARSEILLAISE et l’INTERNATIONALE, mais ceci est une opinion toute personnelle, loin de moi la pensée de vouloir diminuer le courage, la bravoure, etc, de nos autres alliés, mais nous ne pouvons oublier que le général Patch, commandant les forces américaines en 1942, se refusa à ce que soit joué ici l’Hymne russe qu’il jugeait être l’HYMNE DES HORS LA LOI COMMUNISTES! Je me demande encore de quel droit les Américains nous empêchent, nous Français libres de rendre hommage aux vaillantes armées rouges ! Nous ne pouvons oublier non plus qu’ils « composèrent » avec les Vichystes de ce pays, étant donné leurs agissements lors des émeutes de mai 1942, nous étions en droit de douter, qu’ils soient les alliés des Français libres ». Le chef du territoire, acquis aux arguments avancés par les Amis de l’URSS, (« Je trouve, répond-il en effet, absolument normal votre demande de faire précéder les émissions de radiodiffusion de l’Internationale »), s’adresse directement au commissaire national aux colonies à Alger pour lui demander de donner satisfaction à la requête, « pour les raisons politiques que vous connaissez étant donné la situation particulière actuelle dans laquelle se trouve la Nouvelle-Calédonie ». Finalement, le statu quo négocié en 1942 est maintenu.

Jeanne Tunica y Casas
Jeanne Tunica y Casas

Le drapeau soviétique, quant à lui, est régulièrement arboré publiquement par le syndicat des ouvriers de l’usine métallurgique de Doniambo (Nouméa), notamment lors du dépôt de gerbes aux monuments aux morts qu’il organise, avec les Amis de l’URSS, chaque année le 1er mai. A plusieurs reprises, dans la presse, Paladini demande que le drapeau soviétique soit hissé sur les bâtiments officiels. Il n’est pas entendu, sauf le 8 mai 1945, lors des cérémonies de célébration de la Victoire.

Enfin, les Amis de l’URSS multiplient, sans succès, les démarches pour obtenir la venue à Nouméa d’un diplomate soviétique. Empêchés de prendre contact directement avec la représentation soviétique en Australie, les Amis de l’URSS s’adressent, pour ce faire, au mouvement communiste australien. « Nous avons écrit cher camarade, raconte Tunica y Casas à Bert Chandler, au représentant de l’Agence Tass actuellement en Australie, mais nous n’avons pas de réponse. Nous avons aussi écrit au représentant soviétique pour que, si cela est possible, un représentant de l’Union Soviétique soit envoyé dans notre petit pays… s’il vous plaît, informez le représentant soviétique en Australie de toutes ces démarches ». Quelques semaines avant cette requête, la secrétaire des Amis de l’URSS s’adresse à madame Emerson de la section de Sydney des Amis de l’URSS d’Australie (Friends of the Soviet Union) : « Nous sommes presque sûrs, merci à vous, que le représentant de la presse soviétique en Australie connaît notre existence. Nous vous serions très reconnaissants de lui donner de nos informations. Essayez de nous le confirmer par radio Sydney ». La voie australienne s’avère infructueuse sur ce point mais elle permet le ravitaillement régulier de l’Association en journaux et en brochures. « le Magasine (sic) « La russie et nous », écrit-elle, est très bien pour la propagande. C’est le genre de document que nous voulons ». L’Association est également en relation avec le parti communiste néo-zélandais et celui des Etats-Unis, section californienne (San Francisco). Pour ce dernier, des militaires américains se chargent du courrier. L’utilisation de réseaux clandestins est rendu nécessaire par la décision du gouverneur Tallec de saisir à partir du mois de mai 1944 les correspondances de Tunica y Casas.

Depuis Nouméa, seul le gouverneur Laigret transmet, avec avis favorable, la demande au gouvernement central. Dans l’esprit des Amis de l’URSS, cette présence est destinée à contrebalancer l’influence américaine, jugée préjudiciable à l’exercice de l’autorité du général de Gaulle. « Nous sommes absolument certains, écrit Jeanne Tunica y Casas au chef du Territoire, que vous ferez le nécessaire à Alger afin que selon votre promesse un représentant attitré du gouvernement soviétique vienne en Calédonie. Croyez, Monsieur le Gouverneur, que ceci est absolument nécessaire afin de contrebalancer les influences étrangères dans ce pays essentiellement français, puisque certains de nos alliés ont l’air de ne point vouloir comprendre, que vivant en terre française nous désirons rester français, à mon avis trop de bannières rayées flottent et pas assez de drapeaux français, sur les divers établissements dont ils ont pris possession bien souvent sans trop de tact comme ce fut le cas pour notre salle syndicale qu’ils ne nous ont pas encore restituée. Nous ne faisons pas de « chauvinisme » nos opinions nous en empêchent, mais nous ne pouvons que déplorer la place toujours croissante, ressemblant à une main mise que prennent ceux qui doivent et leurs propres libertés et la libération de leur propre pays à la France ». Cette démarche est également sans résultat.

En Australie, les Amis de l’Union Soviétique font campagne sur des thèmes voisins. Ils demandent l’accréditation à Canberra d’un ambassadeur et l’acheminement en Russie de toute l’aide possible, notamment d’ambulances. La campagne se déroule en 1941 quand les villes de Moscou, Stalingrad et Leningrad sont assiégées par l’armée allemande.

Naturellement, les Amis de l’URSS s’activent en priorité en direction des volontaires calédoniens du Bataillon du Pacifique et de la Résistance en France métropolitaine.

Plusieurs collectes de fonds sont lancées en leur faveur. La première en 1941  pour financer   l’envoi  de  « colis de Noël »   aux   volontaires calédoniens stationnés en Syrie. Les deux autres, de plus grande ampleur, destinées au mouvement d’obédience communiste, Francs Tireurs et Partisans Français (F.T.P.F). Ces collectes sont aussi l’occasion  pour leurs organisateurs de ramener à la réalité une population que la guerre épargne et comble de richesses. « Français de Calédonie, écrivent les Amis de l’URSS, vous n’avez pas connu les horreurs des bombardements, vous avez échappé à toutes les dévastations de la guerre, à la faim, au désespoir, à la misère. Vous  avez  vécu, vous vivez dans cette île heureuse, sans restriction ou si peu! En France on meurt au rythme accéléré dans les villages dévastés, les villes détruites où les hommes n’ont pas de pain, les enfants pas de lait ! Vous vous enrichissez, vos frères combattent pour débarrasser le sol de France des dernières hordes nazies et fascistes, pour en débarrasser le monde. Vous ne refuserez pas de porter secours à ceux qui souffrent, qui ont faim, qui ont froid, qui meurent pour vous. Les Amis de l’URSS sont autorisés à ouvrir une souscription pour collecter les fonds qui seront adressés à Fernand Grenier, député de St Denis, chef du mouvement ouvrier de résistance Français connu sous le nom de « Francs-Tireurs et Partisans Français », par le bienveillant intermédiaire de Monsieur le Gouverneur Tallec et de M. Pleven ministre des colonies. Donnez, vous qui avez les moyens, ce n’est pas de charité, c’est d’une dette qu’il s’agit ». Au total, plus de cent mille frs sont versés par trois cent cinquante-huit donateurs – la liste nominative est publiée, c’est l’usage, dans la presse -. La somme est plutôt modeste comparée, par exemple, aux fonds recueillis par les associations gaullistes, néanmoins, le nombre et la dispersion géographique des souscripteurs attestent de l’audience acquise par l’association dirigée par Paladini. Les fonds recueillis sont expédiés en 1943 et en 1945. Le deuxième versement, remis le 11 décembre 1944 aux autorités locales, met seize mois pour arriver à destination (2 février 1946). La détérioration des relations entre Tunica y Casas et le gouverneur Tallec en est la cause. En témoigne ce télégramme adressé sur cette souscription, au ministère : « Le Trésor détient ici en dépôt une somme de 109 000 Frs recueillie par une souscription des amis de l’URSS pour être versée aux francs tireurs et partisans par le canal du député Fernand Grenier. Je vous prie 1°) câbler vos instructions sur le mode de transfert de cette somme à Paris. 2°) Agir de façon d’éviter des remerciements chaleureux car l’animatrice  de cette souscription est l’instigatrice de mes difficultés avec la main-d’œuvre indochinoise et est haïe par la population calédonienne ».

L’initiative la plus originale est, sans doute, l’envoi de café calédonien et de « deux fûts d’essence de niaouli » aux aviateurs français de l’escadrille Normandie-Niemen basée à Ivanovo au nord-est de Moscou. La mission des Forces Françaises combattantes à Téhéran se charge d’acheminer les colis. Le général de Gaulle télégraphie lui-même pour  l’occasion  ses « remerciements les plus chaleureux » aux Amis de l’URSS.

Les Amis de l’URSS sont de toutes les cérémonies patriotiques organisées pendant la guerre. Paladini n’oublie pas également d’associer son groupement aux réjouissances publiques célébrant le retour du front des volontaires calédoniens. Le général de Gaulle, le maréchal Staline et le président Roosevelt sont destinataires de messages et télégrammes des Amis de l’URSS de Nouvelle-Calédonie, à l’occasion d’événements militaires ou politiques particulièrement saillants.

Lundi prochain, un nouvel épisode sera consacré à :

L’action politique.

crédit photo :

« Regards de femmes », édité par le Musée de la ville de Nouméa.

Ecrit par : Trapard Creteux (949 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


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