Louis-José Barbançon (ou la pensée historique positive)

 

Louis-José Barbançon

Né en 1950 à Nouméa, Louis-José Barbançon est descendant de familles issues des deux colonisations, la libre et la pénale…

Son enfance est marquée par la disparition précoce de son père, en 1953, dans le naufrage de La Monique, au large de Maré.

En 1968, baccalauréat en poche, il s’envole vers Aix-en-Provence où l’attendent des études d’histoire qui vont le conduire à questionner son rapport à la Nouvelle-Calédonie, mais également les rapports entre celle-ci, le Pacifique qui l’entoure et sa lointaine Métropole.

Il revient au pays au début des années soixante-dix, débute sa carrière d’enseignant, suit de près l’actualité politique en observateur, puis s’y engage en tant qu’acteur. En 1979, il devient secrétaire général de la Fédération pour une nouvelle société calédonienne (F.N.S.C.), mouvement autonomiste qui souhaite ouvrir la voie à un nouveau dialogue entre les deux principales communautés du pays, Kanak et Calédoniens d’origine européenne.

Au sortir des années 1984-1988, qui voient la Nouvelle-Calédonie plonger aux limites de la guerre civile, Louis-José Barbançon décide de rassembler les notes prises durant toute la décennie. Ce sera Le Pays du non-dit, publié à compte d’auteur en 1992. Le livre est un succès de librairie : deux éditions, aujourd’hui épuisées, et une expression, « pays du non-dit », qui, comme le livre, fait rapidement référence. Suit en 1995 La Terre du lézard.

Il consacre aussi plusieurs décennies à d’importants travaux de recherche sur la colonisation pénale. Ceux-ci l’amènent à lever le voile sur l’ascendance pénale de nombreuses familles calédoniennes, dont la sienne, à obtenir son doctorat en septembre 2000 et à publier en 2003, à partir de sa thèse, l’un des, voire le principal ouvrage de référence écrit à ce jour sur le bagne de la Nouvelle-Calédonie : L’Archipel des forçats, qui est lui aussi un succès de librairie.

 

archipel des forçats Louis-José Barbançon

Voici un extrait du Pays du non-dit, publié en 1992 chez Regards sur la Nouvelle Calédonie :

“Les jeunes Calédoniens ne savent rien de la vraie colonisation, des cases incendiées, des terres spoliées, du travail forcé, des Kanaks déplacés ; on leur a toujours présenté la colonisation sous ses aspects civilisateurs : l’hygiène, la santé, l’enseignement, la technique. Alors aujourd’hui, ils ne comprennent rien à la revendication kanake.

Les jeunes Kanaks ne savent rien de la vie misérable des colons du Bagne. On a toujours évoqué devant eux les figures d’entrepreneurs richissimes, Higginson, Bernheim, ou de comptoirs commerciaux conquérants.

Aujourd’hui encore par orgueil ou par bêtise, lorsque l’on parle des premiers Calédoniens, on utilise le terme valorisant de “pionniers” oubliant volontairement que la majorité d’entre eux étaient des colons forcés. En forgeant ce mythe du pionnier, historiquement contestable, les Calédoniens ne se rendent pas compte qu’ils contribuent à détruire leur seul point de rapprochement avec les Kanaks, celui d’avoir été souvent, comme eux, des victimes de la colonisation”.

***

Louis-José Barbançon

Pour conclure cet article sur Louis-José Barbançon, voici un passage de l’auteur, extrait du livre collectif “Etre Caldoche aujourd’hui” (1994, chez Ile de Lumière), où en ces débuts d’années 90 de post-Evènements, la reconnaissance de l’Européen de Nouvelle Calédonie devenait nécessaire. La question des termes Caldoches et Calédoniens y sont évoqués, sans pour cela oublier l’avenir communautaire du Pays :

“[…] Mais quand va-t-on quitter cette condition du Calédonien qui est aussitôt atteint de timidité frileuse, dès qu’il s’agit d’aborder des thèmes pouvant amener à une saine réflexion sur ce mot devenu tabou : “la politique” ; aujourd’hui toute évocation même lointaine de ce sujet semble paralyser les velléités d’engagement des intellectuels calédoniens qui ne retrouvent une plume alerte que pour s’auto-flageller ?

Mais jusques à quand allons nous rester au fond de la classe et timidement comme un élève pris en faute, lever le doigt pour dire :“Et moi ! Et moi ! Vous m’avez oublié, j’ai le droit de vivre un petit peu quand même ; s’il vous plaît, mesdames, messieurs, les Autres, serait-ce un effet de votre immense bonté de bien vouloir condescendre à vouloir reconnaître mon humble existence”.

Louis-José Barbançon

Les Kanaks, ennemis pour les uns, frères pour les autres, nous ont montré la voie : celle de la revendication. Nous ne sommes ni plus ni moins qu’eux. Pourquoi donc la revendication d’une kanakitude serait-elle noble et la revendication d’une calédonitude, raciste ?

Car ne nous y trompons pas, accepter le fait d’être Caldoche aujourd’hui en Nouvelle Calédonie française, c’est accepter de l’être demain en Kanaky et donc accepter comme inéluctable le fait de ne jamais être Calédonien.

[…] Je porte en moi, et je ne suis pas le seul, et d’autres l’ont porté avant moi, une conviction profonde qui m’habite et qui m’anime depuis toujours : ce Pays peut se faire sans les Français, il ne peut pas se faire sans les Kanaks ou contre eux, il ne peut pas se faire sans nous ou contre nous”.

AvatarEcrit par : Trapard Creteux (967 Posts)

Affreux, Sale et Méchant.


4 Comments

  1. c’était mon prof d’histoire-géo au collège 🙂 j’ai toujours apprécié ses écrits, je me retrouve complètement dans cette idée du Calédonien, et non du caldoche. Merci pour l’article, je le linkerai sûrement 🙂

  2. Avatar Trapard Creteux

    Ca doit te faire étrange de vivre en métropole car à lire ton blog, tu parles presque exclusivement de l’île où l’on revient toujours…

  3. Lorsque les anthropologues étudient une société ils rencontrent un certains de nombre de problème lors de la collecte d’information. Il s’agit pour eux d’observer un maximum de micro histoire afin d’en extraire la pensée structurante des acteurs ou des peuples qu’ils observent ; or lorsqu’il s’agit d’histoire passé, l’histoire devient multiple chacun dit l’histoire à son avantage dans un but précis, l’histoire devient politique, objet de propagande. Ainsi donc les méthodes rigoureuses d’analyse ont été élaborés, tenant ainsi compte de la subjectivité de l’histoire.

    Par exemple le mythe de Ataï, une histoire renfermant une énergie politique forte (lire le commentaire décalé que j’ai laissé par rapport à l’article), celui de Eloi Machoro icône associé à la guérilla et à celui du Ché comme martyr de la Kanaky.

    Vis avis des uns et des autres et de part et d’autres cette “colonisation” montrée du doigts, a contribué, par la mystification de ces bouts d’histoires, avec des motivations propres, servant les uns et dé servant les autres, a contribué à créer et cimenter les fondamentaux de la pensée structurante des gens du cailloux, kanaks, caldoches. Filtre, par le quel ils regardent et se regardent aujourd’hui. C’est en cela et à partir de cela que l’on peut parler de Kanakitude et de Caldochitude.

    Ce que je raconte n’est pas bien nouveau, c’est seulement le processus par lequel se structure une pensée, par conséquent la somme des pensées d’un pays par conséquent constitue la mentalité des gens, d’un peuple. Et il faudrait une anthropologie contemporaine pour en saisir les vrais mécanismes.

  4. Mon arrière arrière grand père s’appelait : Ahmed ou Arab Nait ou Yahia, né en 1828 à Ath Mendes situé à 05 km au sud de Boghni Wilaya de Tizi Ouzou. Son métier était cultivateur. Suite à l’insurrection de 1871 de Kabylie, il fut jugé sommairement et déporté politique sous le N° 2923 en Nouvelle Calédonie sur le navire Calvados le 18/01/1875. Prière à qui possède des informations sur mon Aïeul de me joindre à cet adresse email : mans1213@hotmail.com

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